La bitch

Bitch

 

« Bisou, sale pute ! » dit la lycéenne en embrassant son téléphone avant de l’éteindre.

Je suis le seul à sursauter : les autres clients du café ont l’air découragé des lecteurs d’Olivier Adam.

« C’était Oriane, ajoute-t-elle pour sa copine, en face d’elle, qui la regarde en jouant, de l’index, à faire des boucles avec ses cheveux. Je l’aime, cette bitch ! »

Puis elles sortent, bruyantes, pleines de rires et de mines, se déhanchant comme des créatures de clips de rap.

La bitch a dix-huit ans et un nombril piercé, une bouche à selfie et une coque rose pour son iPhone. Avec des promotions sur les jeans à trous taille 36 et des entrées gratuites dans toutes les boîtes de nuit d’Ibiza à Vitrac-les-Saligues, elle est la reine du Marché. Sa force de frappe et de vente, qu’elle a fait tatouer comme on fait tatouer son chien, c’est son cul : on lui a dit qu’il la mènera loin, si elle sait s’en servir. Avec lui, la bitch pense faire marcher le monde, c’est-à-dire les vieux de trente ans, pendant que les acnéiques de sa classe remplissent des paquets de kleenex à l’imaginer dans un gang bang. Dans quinze ans, la situation se sera entièrement retournée : le Marché l’aura transformée en cagole dépressive dans un F3 à Bagnolet ; et les branleurs compulsifs seront des trentenaires sexy, auxquels même une calvitie précoce donnera du charme. Tout ce qui lui restera de sa vie, à la bitch, c’est ce qu’elle en aura posté sur Instagram.

Pour l’heure, avec sa bouche en cul-de-poule et ses ongles bicolores comme des grolles de julot, la bitch est cul-cul-la-praline et cul tout court : elle a raté une étape, enjambé une marche – et se retrouve un pied dans le sucre et l’autre dans le cul. Le sucre, c’est l’enfance ; et la bitch est restée sucrée : elle fait des smileys et des cœurs avec les doigts. Le cul, c’est l’adulte bâclée qui parle en elle, et lui fait dire « sale pute » et « je m’en bats les couilles ». En somme, elle sucre et elle suce. C’est une fillette dans un corps de hardeuse, entre le vice et le caprice, YouPorn et les fraises Tagada.

Elle a raté une étape, donc, qui aurait pu freiner son narcissisme boudeur : le père, bien sûr, réel ou symbolique, c’est-à-dire la règle, la gifle, la foi, la loi, la frontière et la mort. Cette marche manquante provoque des faux pas : la bitch en bas résille trébuche et, du haut de ses Louboutin, tombe sur le mâle, ce porc. Affranchie par sa mère et Asia Argento, elle sait que le monde se partage également entre prédateurs sexuels et lolitas perverties, pervers narcissiques et épouses dénaturées, producteurs vicieux et actrices souillées. Ainsi, la bitch, cette jeune vierge qui a tourné sa première sextape à seize ans en échange d’un iPhone, a le bonheur de découvrir que le Marché a fait d’elle une victime, une héroïne de la prédation. Comme cette guêpe n’est pas folle, elle connait les avantages qu’elle pourra en tirer : elle a vu les awards qui récompensent les proies ; mais comme elle est bête à brouter elle ignore qu’il subsistera chez elle, comme chez toutes les génisses bramant de n’avoir pas été traites, et se complaisent dans le rôle de martyre imaginaire, un inguérissable double bind qui finira par la dévorer : elle provoque le désir du mâle, alors que l’homme est le Mal.

La névrose a déjà commencé, d’ailleurs, quand elle a couché avec son prof de maths, qu’elle a dragué et qui a fini par rompre.

« En parler à ma maman, ça m’a ouvert les yeux. Je me suis rendu compte que c’était grave, que je ne pouvais pas laisser passer ça. »

Ça, c’est le nom qu’elle donne à la rupture, et non à la liaison, puisque le crime de son amant est de l’avoir quittée.

« Il m’a fait croire qu’il m’aimait. Il a profité de mon innocence. »

Elle était « sous influence », confirme la mère, qui hésite à porter plainte.

Dans un monde sans pères, ce qui mène le monde, et qui mène la bitch, c’est donc la maman, avec ses aigreurs, ses antidépresseurs, son psychologisme, son angotisme, sa pleurnicherie, ses livres-témoignages, ses autofictions, les bien nommées, puisqu’il s’agit bien de s’inventer des drames ou de les sur-jouer. Le plus souvent, d’ailleurs, ses tragédies en contreplaqué, la bitch finit par y croire, c’est même en cela qu’elle est une bitch. Ainsi vieillira-t-elle, sans mûrir, puisque toute idée de responsabilité personnelle lui est étrangère ; et elle restera devant la vie comme elle devant tout le monde : capricieuse, omnipotente et totalitaire.

Mais la mort n’est pas tout le monde : elle sait l’heure et le jour. La bitch sait-elle seulement qu’elle va mourir ? Oui, ce qu’il y a d’adulte pervertie en elle le sait ; mais ce qu’il lui reste d’enfance niaise le refuse : elle croit qu’en fermant les yeux la faux disparaîtra – et quand elle les ouvre, c’est pour aller se faire tatouer un papillon sur les reins comme si son corps n’allait jamais changer, le temps la mordre et laisser sur elle ses dents. Seulement, un jour, la mort viendra, avec son cancer du sein, et la bitch ne trouvera rien à lui dire, sinon :

« Bisou, sale pute ! »

(Texte paru dans le n°181 de la revue Éléments.)

 

Vendredi 14 fév. 2020

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