Fléau social

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« Ouais, c’est Balmer, je te dérange pas ? T’es pas en train de bouffer ou d’honorer une fille ? Qu’est-ce que tu préfèrerais, d’ailleurs ? La fille ? Ouais, mais si t’as rien bouffé depuis quatre jours, hein… Bon, j’ai reçu ton article, alors, il est très bien, hein, philosophique et tout, mais c’est pas dans l’esprit que je voulais, tu vois… Alors, si je payais le texte, je t’en aurais payé la moitié et je l’aurais pas passé, là, comme je te le paie pas, je le prends… Par contre, t’as eu une bonne idée, c’est de partir de Ferrand : t’aurais dû prendre ça, et généraliser, tu connais la fable de La Fontaine, “Les deux pigeons”, eh ben, tu vois, c’est exactement le sujet, et après tu reprends ta conclusion…

― Je vais le refaire, ça n’a pas d’impor…

― Tu vois Henri Jeanson ? C’est un bon dialoguiste, mais il a dit un truc très simpliste : “On est cernés par les cons.” Oscar Wilde, lui, a dit quelque chose de beaucoup plus fin : “Aujourd’hui tout le monde est intelligent, c’est devenu un véritable fléau social”, ha ! ha !, c’est ça, tu vois, c’est cet esprit-là… Tu sais qui adorait Ferrand ? Georges Marchais. Tous les jours, Marchais lisait l’article de Ferrand dans Le Figaro et il disait : “Mais ce type a toujours raison !” Marchais l’avait invité chez lui… Il y avait sa femme, c’était un couple très sympa, par contre il paraît que, comment il s’appelait, l’ancien ministre communiste…

― Jack Ralite ?

― Bref, je sais plus, c’était un vrai con, il paraît.

― Anicet Le Pors ?

― Sinon, je pense à un truc, on fera surtout l’interview sur ton essai, hein ? Parce que c’est ce qui intéressera le plus les spectateurs… C’est dommage, il est pas si mal, ton autre bouquin… Sinon, pour l’article, tu commences par Ferrand, tu continues avec La Fontaine et tu termines avec ta conclusion…

― Quand est-ce qu’il faut le…

― Il a connu Aragon, aussi, Ferrand… Aragon, c’est à partir du XXe Congrès qu’il a commencé à les emmerder, les Stals, dans Les Lettres françaises… Moi, je vote pas, je suis royalo-brejnévien, tu votes, toi ? C’est Leblond qui avait dit dans son journal : “Je suis comme mon ami Balmer : je suis de gauche parce que je suis contre la privatisation de la SNCF, et je suis de droite parce que je suis contre la grève à la SNCF.” Ha ! Ha !

― L’article, il faut le rendre quand ?

― La poésie d’Aragon, c’est quand même quelque chose… “Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes”, hein, c’est quand même magnifique… Tu sais, quand Aragon était accueilli en Bulgarie ou en Hongrie, il était reçu comme un chef d’État, hein… Pour l’émission, il y aura une fille gentille, elle fait des bouquins chez un petit éditeur, elle est mariée avec un neveu de Bashung… Bon, elle est de gauche, hein, alors, je vous recevrai pas en même temps… Il avait pas aimé que Brassens, il coupe…

― L’article, je le rends quand ?

― … la fin d’Il n’y a pas d’amour heureux, parce qu’elle était patriotique… À l’époque Brassens était encore anarchiste…

― L’article, c’est pour quand ?

― C’était plus du tout le cas à la fin de sa vie… Hein ? Novembre. Bon, tu le refais ? À part si tu te drapes dans ta dignité…

― Non, je n’ai aucun amour-propre.

― Ben, t’as tort. »

Un quart d’heure plus tard :

« Oui, c’est Balmer, t’as fini de bouffer ?

― Oui…

― Qu’est-ce que t’as bouffé ?

― Une omelette aux cèpes.

― Ah ouais ? Avec des champignons que t’as achetés ?

― Non, que j’ai trouvés au pied des arbres.

― Et les œufs, ils venaient d’où ?

― Du cul de la poule.

― Oui, enfin, comme tous les œufs. Alors, je pensais à un truc, pour enrichir ton article, c’est un film polonais, c’est l’histoire d’un type qui est embauché dans un service de sourds et muets, tu vois, il doit faire l’interprète, et il finit par tuer tout le monde, Vladimir, ça s’appelle, je crois, c’est de 75, le mec s’appelle, attends, je vais vérifier, oui, ça s’appelle Leonid, c’est russe, ça date de 78… Et t’oublies pas l’esprit, hein : “Aujourd’hui tout le monde est intelligent, c’est devenu un fléau”… Bon, allez, je te laisse… »

Le plus souvent, les gens téléphonent pour ne pas discuter, ne pas avoir une conversation. De temps en temps, vous avancez un mot comme on lève le doigt, et, quand ils arrivent à l’entendre, ils parlent par-dessus, ils l’enjambent en haussant la voix, légèrement agacés. Les plus indulgents vous laissent terminer, pour mieux reprendre à l’endroit où ils ont été interrompus, et, quand ils ne savent plus où ils en étaient, se lancent sur un autre sujet. C’est la grande supériorité de l’écrit sur l’oral : on n’est pas obligé de répondre, ni même de lire.

Dimanche 25 août 2019

Derniers livres parus :

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