Pot-pourri

Dried rose petals

 

« Tiens, me dit-elle en me tendant un billet de vingt euros. Pour ton bouquin.

— Garde ton argent : je te l’offre… »

Elle fronce les sourcils, et, en désignant le livre :

« Pourquoi ? Il n’est pas assez bien ? »

*

On n’est pas modeste absolument, on l’est d’abord par politesse ; on l’est ensuite par conscience de ses limites : on est toujours inférieur aux dons que l’on aurait espéré avoir.

*

La durée de l’attention chez l’homme moderne, explique l’essayiste Bruno Patino, est en train de rejoindre celle du poisson rouge dans son bocal : huit secondes. C’est un peu confondre l’attention et la mémoire : le poisson rouge dans son bocal redécouvre le monde, dit-on, toutes les huit secondes ; mais l’homme ne redécouvre pas le monde toutes les huit secondes : son attention est sollicitée toutes les huit secondes – c’est différent. C’est différent, mais ça le sera de moins en moins : le rêve des GAFA est que l’attention & la mémoire se confondent, que nous n’ayons pas seulement une attention mais une mémoire de huit secondes, que nous redécouvrions notre bocal toutes les huit secondes, que nous soyons définitivement des poissons rouges. Ce qui nous attend, ce n’est pas le goulag, c’est le bocal.

*

« L’impatience de parler est un implacable désintérêt à écouter » (Milan Kundera, La Lenteur).

*

« Le présent ouvrage s’inscrit dans une politique de conservation patrimoniale des ouvrages de la littérature française mise en place avec la BNF. HACHETTE LIVRE et la BNF proposent ainsi un catalogue de titres indisponibles, la BNF ayant numérisé ces œuvres et HACHETTE LIVRE les imprimant à la demande. Certains de ces ouvrages reflètent des courants de pensée caractéristiques de leur époque, mais qui seraient aujourd’hui jugés condamnables. Ils n’en appartiennent pas moins à l’histoire des idées en France et sont susceptibles de présenter un intérêt scientifique ou historique. Le sens de notre démarche éditoriale consiste ainsi à permettre l’accès à ces œuvres sans pour autant que nous en cautionnions en aucune façon le contenu. »

C’est ce que l’on peut lire sur la quatrième de couverture d’un livre dont je n’aurais jamais pensé que les charbons méritassent tant de pinces à buches : En voyage – France et Belgique, de Victor Hugo (je note que l’on parle ici d’un « intérêt scientifique ou historique », et non esthétique et littéraire).

On peut tout imaginer, désormais. « La réédition de ce conte s’inscrit dans une politique de conservation patrimoniale. Cependant, la politique familiale que l’auteur a voulu représenter reflète des principes d’éducation condamnables : un papa ne doit pas abandonner ses enfants ; il eût mieux valu que la maman choisît l’avortement. Ce récit, donc, nous n’en cautionnons pas le contenu, mais il est susceptible de présenter un intérêt pour les chercheurs en sciences parentales et les cliniciens pour cellules psychologiques. On lira aussi, dans la deuxième partie, la version sans gluten qu’en donne l’auteuse Prune Lahourcade : La Petite Poucette (tribute to Michel Serremensain). »

*

« C’est plutôt genre young adult comme bouk1 mais en plus chiant alors t’as une meuf elle a trop la mort parce qu’elle s’est maquée avec 1 gros lourd bon le pélo il bosse ils ont pas de blèmes de thunes par contre ils ont des noms trop-trop chelous genre Chaaaaaaaaaaaarles mais bon sa life ça la saoule grave à la meuf genre comme si elle a trop vu Les Anges et qu’elle s’est trophée un film après elle accouche et là ça m’a trop chokée elle a 1 bébé elle l’appelle Berthe t’imagines Berthe en plus là aussi comme elle s’en balek de son bébé j’étais trop-trop chokée après elle s’emmerde encore plus genre comme quand tu t’emmerdes encore plus après elle veut faire trop la belle alors elle se fait ken par des chacals genre vas-y fais pas ta pute wallah ils parlent pas comme asse c’est pour que tu comprends elle sort avec eux pas en boîte mais genre dans des trucs tout moisis comme des carrosses mais c’est trop la mort aussi parce qu’ils la mythonnent et à la fin la meuf est dead je te dis pas comment ça m’a trop chokée sa race elle se dead quoi carrément parce qu’elle s’est foutue dans la merde elle a de gros-gros blèmes de thunes tu vois bref c’est trop la mort et il m’a trop-trop bien saoulée le bouk1 à Flo Berthe… »

(Extrait d’une copie d’agrégation de Lettres Modernes de 2021.)

Commentaire d’une lectrice :

« Il faut admettre que Flaubert c’est chiant. Arrêtons d’encenser les classiques sous prétexte que ce sont des classiques ».

Puis, la même :

« je préfère être honnête et dire ce que je pense. Je trouve qu’on a trop tendance a posteriori à dire qui est collector ou pas guidé par l’avis général. Je suis moi-même prof de lettres et je n’ai jamais aimé Flaubert. Mais je l’ai lu. Pour pouvoir donner mon avis. Je préfère Maupassant svt considere comme plus mineur ».

Je lui ai répondu que je préférais, moi aussi, être honnête :

« Vous êtes une Andrée Hacquebaut qui se serait faite professeur. Ce sont les gens comme vous qui nuisent à l’enseignement, qui nuisent aux élèves et qui nuisent aux livres. Quand on n’a “jamais aimé Flaubert”, quand on trouve qu’il est “chiant”, on n’enseigne pas le français, on se tait, on se terre et on meurt de honte. Quand on distingue Flaubert et Maupassant au détriment du premier, c’est qu’on n’a pas la moindre idée de ce qu’est la littérature, de ce que sont les différences de niveaux entre les écrivains ; c’est que l’on attend des romanciers qu’ils racontent des histoires que l’on peut comprendre, résumer à ses élèves et adapter en bande dessinée ; des histoires qui seront à son niveau, celui des cruches prétentieuses qui ne peuvent rien saisir des enjeux de forme, de manières et de style. Flaubert n’est pas seulement le plus grand styliste du XIXe siècle : tout frémissant des moustaches, il vous a dépeint tout entière dans ses romans, vous et vos pareils, mi-Emma mi-Homais, pleins de la morgue des Bavardes Pécuchères. »

*

Il m’arrive de publier, involontairement, des textes partiellement incompréhensibles ; et ils le sont parce que les enchaînements de ma démonstration sont obscurs, peut-être parce que l’idée que je cherche à exprimer est fausse. Mais il m’arrive aussi de publier, volontairement, des textes partiellement incompréhensibles ; et ils le sont parce que l’idée que je poursuis n’est pas claire dans mon esprit, et, si elle ne l’est pas, ce n’est pas parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle est vraie au contraire, plus vraie même que les vérités ordinaires. Cette vérité-là ne se laisse pas facilement atteindre : les phrases qui la cherchent ne marchent sur aucune route, elles se taillent dans la forêt grammaticale un passage qui ne mènera peut-être nulle part ; mais, si elles l’atteignent, et dans la difficulté même qu’elles ont eu à l’atteindre, cette vérité sera bien supérieure à celles, tracées par d’autres, qui me viennent naturellement à l’esprit et sous les doigts. Cette vérité, c’est celle qui a le moins de chances d’être comprise, et, sur Facebook, « likée ».

*

« Ce qu’il y a de terrible dans la vie, c’est de faire vivre dans une même cuisine des domestiques qui n’ont pas les mêmes maîtres » (Mauriac, Le Désert de l’amour).

Samedi 10 août 2019

*

Derniers livres parus :

Une jeunesse les dents serrées

https://www.amazon.fr/Jeunesse-Dents-Serrees-Lafourcade-Bruno/dp/236371301X

Le Hussard retrouve ses facultés : contacter l’auteur

Saint-Marsan : contacter l’auteur

L’Ivraie

https://www.amazon.fr/Livraie-Bruno-Lafourcade/dp/2756112410

Les Nouveaux Vertueux

http://www.lulu.com/shop/bruno-lafourcade/les-nouveaux-vertueux/paperback/product-23460599.html

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3 réflexions sur « Pot-pourri »

  1. Je vous trouve désespéré par la bêtise et la laideur, comme tout homme de gout.
    Je ne peux que vous donner les deux remèdes que j’emploie dans les crises de mélancolie :
    Écouter du Vivaldi.
    Lire du Casanova.
    Deux Vénitiens.

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  2. Un exemple de belle musique de Vivaldi qui devrait vous plaire :

    Vivaldi: La Folia (Madness) — le feu d’Apollon
    dirigé par une matriarche avec des petites violonistes mignonnes, bien sous tous rapports …..
    Que du bonheur !

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  3. Cher Monsieur,

    je vous remercie de vos bons conseils. Je dois cependant vous prévenir que la politique de la maison, en matière de « commentaires », a toujours voulu que ceux-ci fussent signés d’un prénom et d’un nom. C’est pourquoi il n’y a pratiquement jamais de « commentaires » sur ce blog : je les supprime quand leur auteur, pour les meilleures raisons du monde il va sans dire, ne les signe pas ; je les supprime aussi quand ils sont déplaisants, hors-sujets, déponctués, crypto-racailleux, mal écrits, ou quand je suis de mauvaise humeur. Je dois aussi vous avertir que mes réponses sont encore plus rares que les commentaires que je laisse passer.

    Bien à vous,

    Lafourcade

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