La dernière mort

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La mort ne les a pas arrêtés. Ils ont bien éprouvé quelque chose au début ; et puis plus rien : c’est votre mère qui est morte, pas la leur – après avoir respecté une période de tristesse convenue, ils se sont remis à faire des blagues, à dire LOL, à mettre des émoticônes à la fin de leurs phrases.

Comme c’est la mort au temps de l’ensauvagement, au temps des tombes profanées et des croix jetées à bas, la mort de votre mère, vos ennemis, « wallah ils s’en balek ». « Tout ça pour de vieux os… » Ceux qui vous haïssent le plus jouissent de vous voir souffrir. La church est dead. Une de moins.

Comme c’est la mort au temps des jeux vidéo et du numérique, vos voisins cherchent à vous rassurer : « On va la faire revivre. On fait des choses très bien avec la reconstruction plastique. » Ils ont l’air sincères. Ils croient vraiment que votre mère n’est pas morte, que les hommes de l’art vont la ressusciter. Un cousin trader a même parlé de « défi », d’« objectif », de « challenge » : « On la reconstruira en cinq ans. » Un trader reste un trader, même dans la mort.

Il y a ceux qui cherchent à vous consoler. Ils organisent une « soirée diapos » avec un vieux Technicolor de Jean Delannoy, sous prétexte que votre mère dans sa jeunesse ressemblait à Gina Lollobrigida. Les pires sont ceux qui ne comprennent pas. Ils voudraient que vous « relativisiez », que vous « preniez du recul », que vous leur expliquiez « votre émotion ». Vous êtes à deux doigts de la cellule psychologique. Au fond d’eux, ils sont d’accord avec vos ennemis : ce ne sont que de vieux os. Ils traitent ça comme un sujet d’économie : « On s’attend à une reprise. » La reprise, pour eux, c’est demain ; la reprise, pour vous, c’est hier : ce sont les chaussettes que votre mère recousait quand vous reveniez de l’école.

Comme c’est la mort au temps du doute légitime, vos amis se demandent si c’est bien un accident, si votre mère n’a pas été assassinée. Vous avez une autre hypothèse : elle s’est tuée. Elle ne voulait plus de cette vie. Elle avait trop vécu, trop enduré. Elle ne méritait pas de finir dans ce mouroir. Elle n’a pas voulu, comme Dominique Venner, faire de son suicide un appel au sursaut : elle a voulu brûler en vous, une bonne fois, tout espoir. Sa mort est l’allégorie, la métaphore, la métonymie de toutes les morts. Après elle, on ne mourra plus : on pourra tuer qui on voudra.

Samedi 20 avril 2019

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Derniers livres parus :

 

L’Ivraie, roman, éditions Léo Scheer

Saint-Marsan, roman, éditions Terres de l’Ouest

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