À la recherche d’Ophélia Medeiros

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Ce roman n’est pas du tout ce qu’il paraît être : il s’ouvre sur un malentendu, se poursuit avec une satire et se ferme sur des questions métaphysiques. C’est Revenir à Lisbonne[1], de Patrice Jean.

Michel Aubry (oui, comme Martine) a un problème : il doit poser du parquet et refaire les peintures dans sa nouvelle maison, avant la « pendaison de crémaillère ». Son ami Gilles Ménage, professeur d’histoire, enfile un bleu de travail et vient l’aider. Les travaux sont à peine terminés que les invités arrivent : l’un d’eux prend Gilles, encore en tenue de maçon, pour un ouvrier. Amusé, le professeur ne dément pas, et prolonge même le quiproquo.

C’est ainsi, dans la peau d’un prolo, qu’il plaît à une jeune femme ; celle-ci exerce l’enviable profession de programmatrice de spectacles dans un centre culturel, le Nautilus. Le charme du prolétaire joue à plein sur l’intellectuelle, qui s’appelle Armande, comme la femme de Molière, et Jean, comme l’auteur d’Alceste, s’amuse des préjugés de classes, et des ridicules des milieux artistiques. On appréciera le portrait de Montfleury, qui dirige le Nautilus, et Poisson, un artiste qui y expose, notamment, sa bite, à toutes les étapes de son évolution, de la station debout à la position couchée ; et on s’amusera aussi de la lutte prétendue contre la pudibonderie à laquelle se livre la paire Montfleury-Poisson. Mais le roman ne s’en tient pas à la satire.

Brusquement, Gilles se sent « délesté des cohérences de l’existence » : tenu par le mensonge, il en fabrique d’autres, pour continuer à plaire à Armande. Pourquoi ne peut-il pas l’inviter chez lui ? demande sa maîtresse. C’est qu’il est marié à une hôtesse de l’air, répond-il. Quand il ne peut plus reculer et doit recevoir la jeune femme, il va jusqu’à acheter des vêtements féminins pour en garnir son appartement de célibataire et ne pas éveiller les soupçons d’Armande. Pris dans la chaîne affabulatrice, et dans une forme de folie, il se met même en tête de donner un visage à sa femme imaginaire. Il tombe sur une photo de lui et d’une inconnue : le cliché a été pris, vingt ans plus tôt, à Lisbonne, par des Allemands, qui avaient cru que Gilles et l’inconnue formaient un couple. L’inconnue, Ophélia Medeiros, n’avait pas démenti, la photo avait été prise et le couple improvisé ne s’était jamais revu.

Bientôt, nous sommes dans un aéroport. Est-ce le fait que l’inconnue avait joué à être son épouse, comme lui joue à être un maçon, Gilles Ménage s’envole pour Lisbonne, à la recherche d’Ophélia, connue sur un quiproquo, vingt ans auparavant. Gilles court derrière cette illusion, comme derrière sa folie, cherchant à faire coïncider la mémoire d’un amour qui n’a jamais existé avec un amour qu’il s’est inventé. Dans ce livre des chimères, Jean excelle, comme dans ses autres romans, dans les portraits de femmes : Armande et Ophélia, dans leurs préjugés, leur inconstance, leur versatilité, sont cruellement justes.

Cependant, ce roman parti pour être celui du mensonge amoureux devient bientôt celui de l’illusion romanesque : le lecteur est entraîné dans un univers beaucoup plus incertain et onirique – c’est désormais sa propre vérité que Gilles est venu chercher à Lisbonne. Il profite en effet de sa quête lisboète pour rechercher aussi un certain Lorenzo de Lenclos, philosophe moraliste et atrabilaire, auteur d’un Traité de l’honnête homme au XXIe siècle. Cet écrivain, qui emprunte à Pessoa, à Dávila, et rappelle aussi Albert Caraco, a tout d’un spectre, d’une apparition ; Gilles, pourtant, finit par le retrouver. Et ce Lenclos va déciller le héros, et le guérir de lui, puisque, sans le savoir, Gilles est un désespéré :

« Les vérités de la nuit ne sont pas celles du jour. Vers trois heures du matin, le néant de sa vie lui compressa la poitrine, il eut envie de sauter par la fenêtre pour mettre un terme à son épuisante quête du bonheur. Le monde n’était qu’illusion, une douloureuse illusion. »

Au cours de leurs promenades, sous le château Saint-Georges, ou de leurs conversations au Camões[2], Lenclos va enseigner à son disciple la vanité de tout – les pages sur la prétention de l’architecture moderne, une architecture sans Dieu, sont sans doute parmi les plus remarquables –, et d’abord de la passion. Ainsi, parti retrouver un fantôme d’amour, Gilles, qui a sur la vie le même regard incertain, songeur et poétique que le Gilles de Watteau, a trouvé un fantôme de philosophe qui lui a montré que « s’il y a un domaine où l’on ne peut pas se permettre de faire des sentiments, c’est l’amour. » Venu chercher des réponses, le héros reviendra avec une décision, ce qui est bien différent.

Lundi 4 janv. 2019

[1] Revenir à Lisbonne, de Patrice Jean, éd. Rue fromentin (2016), réédité aux éditions Pocket (2017).

[2] Le café porte le nom du poète, auteur des Lusiades, considéré comme le Dante portugais, Luís Vaz de Camões, dit « le Camoëns » (≈ 1525 – ≈ 1580).

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