Un cadavre en marche

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Un homme sort de son immeuble : devant le trottoir, l’emplacement où l’on devine qu’il s’est garé, entre deux autres véhicules, est vide. L’homme est dépité, et la voix off dit :

« Votre voiture a disparu… »

Alors apparaissent sur l’écran le slogan et le logo d’une société d’assurance.

On s’était habitué à ce que l’on ne dise plus « mort », mais, précisément, « disparu » ; à présent, on ne dit même plus « volé », « dépouillé », « escamoté », mais, donc, « disparu ». Non, on ne disparaît pas, on crève ; on n’a pas fait disparaître votre voiture, on vous l’a braquée.

Mais nos Maîtres ne l’entendent pas de cette oreille : pour eux, qui ont pour la mort et le crime la pudeur rosissante des vierges d’autrefois, le réel est trop menaçant, il faut le pacifier ; et le dictionnaire trop sale, il faut le javelliser. Il est significatif que ces pans entiers de réalité que l’on fait disparaître sous nos yeux, ce soit précisément le mot « disparition », utilisé pour ne pas avoir dire « cancer » ou « crime », qui l’indique le mieux. Ainsi, de Macron aux sociétés d’assurance, le réel, c’est le Mal ; et les mots doivent signifier le Bien, et donc mentir. On n’a jamais eu autant besoin des écrivains pour redonner au Mal ses mots.

C’est ce qui explique la totale incompréhension et le palpable désarroi de nos Maîtres devant l’infreinable jacquerie des Gilets-Jaunes : tout d’un coup, dans la France où vivent nos Maîtres, et où ils croyaient nous faire vivre, dans cette capitale mondiale du réel édulcoré et sucré à l’aspartame, et notamment dans ce Paris absurde rempli d’improductifs surpayés, de gérants de coopérative bio et d’intermittents du spectacle permanent, sur ces Champs-Élysées de fripes de luxe pour touristes avec perches à selfie, voici, sous les yeux écarquillés des clowns à rollers dédramatiseurs de conflits urbains, le Grand Retour du Mal, sous les aspects mal peignés du Pollueur diéseléiste, de l’Édenté de Leader Price, du Peuple en fin de droits qui chaque samedi remplissait son caddie de graisses saturées et de sucres ajoutés – et à présent se chauffe au bois de palette sur les ronds-points.

Ce Peuple, nos Maîtres en ont une peur bleue, parce qu’il n’est pas très compost dégradable, parce qu’il n’a plus le temps d’avoir de bonnes manières, parce qu’il a d’autres problèmes, plus immédiats, comme bouffer, parce qu’il a été poussé à bout, parce qu’il est furieux et parce qu’il n’est plus maîtrisable. Et quand nos Maîtres le voient insulter leurs députés, cogner leurs cognes, casser les portes de leurs ministères, ils commencent à trembler. Ils crient, exaspérés que leurs policiers n’en viennent pas à bout : « Tirez sur ces nazis ! ». Puisque le Mal existe encore, il faut le supprimer.

D’autres, plus malins, et plus pathétiques, disent qu’ils en sont, eux aussi, du peuple. « Ça ne veut rien dire, être riche, dit la femme d’un célèbre antinazi. Être riche, c’est être riche intérieurement… Je suis comme tous les Français, très touchée par les Gilets-Jaunes… Moi je suis quelqu’un de très généreux… Je donne à des associations, je donne à des orphelinats, je donne à la SPA, à Worldwide Protection… Mais en même temps je n’aime pas étaler ce que je fais… Et en même temps je donne à des artistes, j’aide beaucoup de gens, voilà, c’est comme ça… J’ai été sur la paille, parfois : j’avais des dettes terribles… On avait froid, alors on brûlait les meubles de l’appartement… C’était quand j’avais vingt-sept, vingt-huit ans… »

Les Gilets-Jaunes qui brûlent des palettes pour se chauffer peuvent demander des meubles à Arielle Dombasle (Hôtel Raphaël, Paris 16e) : elle aime se ruiner parce qu’elle est très généreuse, bien qu’elle n’aime pas étaler sa générosité. Si cette dame donne l’impression d’avoir perdu toute espèce de décence, et de bon sens, c’est qu’elle se prépare : elle a la juste intuition que son monde, celui de la Subvention à fonds perdus, celui des films grotesques, des disques ridicules, des émissions débilitantes, tout ce qui n’a pas de spectateurs ni d’auditeurs et se produit avec l’argent jaune volé aux Gilets-Sales, tout ça, c’est fini, c’est un canard sans tête, un cadavre qui marche. Mieux, elle sait aussi que, tous les samedis, le Peuple vient lui demander qu’on le rembourse.

 

Jeudi 10 janv. 2019

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Une réflexion sur « Un cadavre en marche »

  1. Détourner pernicieusement le langage, qui est fondement de la civilisation, en lui faisant dire ce qui n’est pas, c’est déjà avouer son crime. On ne dira pas que c’est un complot, parce que les complots sont des fantasmes d’ultra-droite, on dira que c’est la tristesse.
    Quant à ceux qui épousent la révolte qu’ils ont semée après avoir fait carrière de ses causes, en parasites d’élite, ils espèrent encore donner le change, au cas où les choses deviendraient cette fois un peu trop incontrôlables effectivement ; il faut dire que la guillotine était de sortie il y a encore quelques semaines, rappelant une époque où la duplicité finissait pendue aux réverbères.

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