La France qui cogne

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La France qui cogne

(Pages tombées de mon journal)

Samedi 24 nov.

Ils n’entendaient pas se laisser parquer sur le Champ-de-Mars, comme la préfecture l’avait ordonné. « Ils nous dictent déjà notre vie, et ils voudraient nous dicter comment on doit se mécontenter ? » Très tôt, les Champs et les rues du VIIIe, avec leurs grands bijoutiers, leur tourisme de luxe et leurs niaiseries illuminées, ont été noyés par les Gilets-Jaunes. « Ils sont des milliers ! » a crié Ruth Elkrief – et rien que pour entendre ça, ça valait le coup.

Vers dix heures, les policiers ont essayé de disperser les petits groupes non violents à coups de grenades lacrymogènes. Les manifestants ont fait mine de se disperser, puis sont revenus. Les CRS ont fait donner les grenades assourdissantes, les gaz lacrymogènes et les fumigènes. On se disperse encore, on revient. Puis, c’est le canon à eau. Devant le geyser, un homme seul, torse nu, avance en hurlant aux CRS : « Vous êtes tous des traîtres ! »

À la télévision, des « experts » parlent d’« ultra-droite ». Une banderole leur répond : « Macron nous parle de la fin du monde, nous, on lui parle de la fin du mois ! » Le pauvre Castaner accuse Marine Le Pen. « On n’a pas besoin des partis politiques pour savoir ce qu’on a à faire. Il suffit de regarder notre compte bancaire et on sait ce qui nous reste le 15 du mois ! »

Plus tard, des Gilets-Jaunes prêts à cogner se piètent devant le cordon de sécurité protégeant le lointain palais présidentiel. Pendant ce temps, d’autres refluent vers la place de l’Etoile. Très vite, des barricades sont dressées. On met le feu à un amoncellement de planches, de barrières, de poubelles. Les CRS s’approchent, dispersent la foule à coups de grenades et de gaz, éteignent le feu, reculent. On dépave les rues, on incendie des poubelles, on vide les chantiers pour dresser des barricades. Des abribus volent en éclats. Une remorque explose, de lourdes flammes orange enrubannées de fumées noires montent vers le ciel gris.

On interroge des smicards et des retraités qui parlent de hausse des carburants et des impôts, des jouets que l’on ne pourra pas acheter à Noël. « L’ultra-droite ! » continue Ruth Elkrief, au bord des larmes. D’épaisses fumées noires s’échappent d’un chantier. « Macron démission ! » Les CRS chargent. Ça riposte avec des mortiers d’artifice. Les CRS reculent, puis chargent encore. On agite des drapeaux français. On entend La Marseillaise. L’avenue vibre sous les détonations. « Le chaos est à son comble », dit Laurence Ferrari. On entend : « Il a la main arrachée ! Il a la main arrachée ! » Tout peut arriver, et d’abord la mort.

Ça commence à casser. Au milieu de l’après-midi, des antifas et des Black Bloc apparaissent : ils couchent des panneaux de signalisation, saccagent une brasserie. Puis, avec la tombée de la nuit, ce sont les prédateurs – et les pillages commencent : on casse des vitrines, on saccage, on vole – il est difficile de savoir combien d’authentiques Gilets-Jaunes participent à ces razzias. Rue François-Ier, la boutique Givenchy est vandalisée. Les touristes qui ne se sont pas encore enfuis, se terrent dans les boutiques, tremblants de peur. Ce n’est pas Mozart qu’on assassine, c’est the most beautiful avenue in the world qu’on vandalise.

Et ainsi, jusqu’à la tombée de la nuit. On compte trente-et-un blessés à Paris, dont sept policiers. Les forces de l’ordre ont arrêté quarante-deux Gilets-Jaunes à Paris, cent-trente dans tout le pays. Emmanuel Macron, après avoir remercié les « forces de l’ordre pour leur courage et leur professionnalisme », ajoute :

« Honte à ceux qui les ont agressées. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République. »

Et c’est l’homme des travestis en bas résille cambrés comme des putains, l’homme de la photo entre deux petites frappes exotiques, qui vient nous parler de honte ?

Puis, il y a eu ce mot ahurissant, inouï, venu de l’Élysée : « Nous avons reçu le message des citoyens. Il nous invite à aller plus loin. » Pendant ce temps, sur les Champs, les violences se raréfiant, la chaussée apparut, remplie de gravats calcinés, avec, de part et d’autre, les arbres illuminés, brillant comme l’ironie.

 

Lundi 26 nov.

À force de chercher « l’ultra-droite », on finit par trouver des néo-nazis. La presse et la macronie en ont découvert un : ce n’est pas un skin avec des svastikas tatoués dans le cou mais un retraité à lunettes, coiffé d’une chapka – bon, ça fera l’affaire. Dans une vidéo dont on a coupé le son, on voit notre Gilet-Jaune, débonnaire et rondouillard, passer devant la caméra et tendre spontanément le bras.

« Paris 1940 ? s’indigne aussitôt, sur Twitter, la “rapporteure de la loi contre la manipulation de l’information” [sic ! sic ! sic ! triple sic !], Mlle Naïma Moutchou. Non non, Paris 2018 ! Honte à ceux qui piétinent ainsi la République. Qu’ils sachent que leurs manœuvres n’y changera [sic] rien : nous continuerons à transformer le pays ».

Depuis, on a retrouvé la bande-son de la vidéo.

« Avé, Macron ! » s’exclame, sur un ton de sympathique défi, notre bonasse piétineur de République.

Pour Libération, c’est la poisse : ils avaient trouvé un national-socialiste, ils se retrouvent avec Marcel, d’Ambérieu-en-Bugey, venu dire à Macron qu’il en avait mal au pis de se faire traire. Mais l’intrépide reporter de Libération n’en a pas fini avec Marcel :

« Nous nous sommes rendus à une animation autour du langage des signes organisée devant la cafétéria du bâtiment Altice où est hébergé Libération. Une membre du service RH du groupe NextRadioTV, Marine [le prénom n’a pas été changé ?] Elisabeth qui sait lire sur les lèvres a bien voulu traduire la vidéo pour nous. Résultat : “on voit bien le ‘ve’ prononcé”, estime-t-elle. Le gilet jaune semble bien dire Ave Macron. Son salut est donc plus vraisemblablement un salut dit romain et non un salut nazi. »

Je ne vois pas bien pourquoi on a fait appel à Marine Elisabeth : ce soir, la deuxième chaîne a montré la vidéo où Marcel, qui m’est de plus en plus sympathique depuis que je le regarde passer et repasser devant la caméra d’un air goguenard, dit très distinctement :

« Avé, Macron ! »

On voit alors le cretinus alpetris de France 2 consulter le Gaffiot :

« Ave : bonjour en latin, accompagné du salut romain… »

Or, et c’est ici que ça devient vraiment drôle : les twitterinautes ont trouvé ça trop facile, comme excuse.

« Il suffit de dire “Ave” pour qu’il n’y ait plus de salut nazi ? » s’écrie l’un d’eux, désespéré.

Quant à Mlle Naïma Moutchou, qui, donc, exerce la difficile profession de “rapporteure de la loi contre la manipulation de l’information”, elle a eu ce mot, qui est un aveu fabuleux :

« Il peut y avoir une part d’erreur. Il faut essayer de limiter toutes ses erreurs au maximum [non, gallinette : au minimum]. Mais si on raisonne comme ça, on finit par ne plus rien dénoncer… »

 

Samedi 1er décembre

Deuxième journée insurrectionnelle à Paris. Au moins, les Français ne se seront pas laissé traire sans ruer. Toute la journée, sur les Champs et la place de l’Étoile, noyés par les Gilets-Jaunes, on a assisté aux mêmes scènes, plus violentes peut-être, que celles de la semaine dernière. L’avenue a été livrée à la barricade, au feu, et ce fut le même ballet que celui de samedi : des groupes de Gilets-Jaunes avançant, des CRS reculant puis jetant grenades lacrymogènes et fumigènes, des Gilets-Jaunes reculant et avançant encore, jusqu’à charger.

« Ce sont des hordes de pillards ! a crié, affolée, Laurence Ferrari. Et on est au cœur de Paris ! »

Eh oui, Madame, ça s’approche.

Barbier, tout pâle, était prêt à disparaître dans son écharpe.

« La démocratie est en danger, décréta, risiblement grave, le joli Delahousse. Tout ça à cause des réseaux sociaux qui diffusent la haine. »

Hum, un peu faible, Lolo.

Ruth Elkrief, elle, n’a presque rien dit : elle s’est mise aux antidépresseurs. Elle a bien murmuré : « C’est l’ultra-droite », mais le cœur n’y était plus.

Les petites blondes des chaînes d’information continue, celles qui ressemblent toutes à des attachées de presse stagiaires, ont eu beau le répéter dès le début et sur tous les tons, nul n’y a cru, à leur « ultra-droite ». En réalité, il y a trois types d’émeutiers, distincts jusque dans la chronologie des événements : le Gilet-Jaune du matin, trépignant de fureur ; le Black Bloc d’après-midi, cassant des vitrines d’agences bancaires ; et la hyène de la tombée de la nuit, pillant les magasins, incendiant les voitures – accomplissant la vocation prédatrice qui est la sienne. Une scène l’a bien montré : pendant que des Gilets-Jaunes formaient un cercle devant le Mémorial où brûle la Flamme du Soldat inconnu, d’autres allaient graffiter « Justice pour Adama » et « L’ultra-droite perdra » sur l’Arc de Triomphe, que les chacals iraient bientôt saccager et piller.

« Ils veulent le chaos, a dit le président, depuis l’Argentine. Je n’accepterai jamais la violence. »

Mais qui lui demande de l’accepter ? Elle est là, la violence, elle existe, elle s’impose à lui, depuis un an qu’il a commencé, au nom de son amour du genre humain, à acculer les Français à la misère, et au changement de peuple.

On commet une erreur, je trouve, sur le président : on l’accuse d’être méprisant. Ce n’est pas du mépris, c’est de l’incompréhension : il ne comprend pas qu’on ne le comprenne pas.

« Mais enfin ! Vous aurez des voitures à l’eau de source ! Du diesel propre ! Du Français dégradable et afro-compatible ! »

Il se bat pour le bien de tous les peuples, sans comprendre qu’il fait le malheur du sien, et celui de l’Europe. Il ne comprend pas qu’on ne le comprenne pas, alors il trépigne, comme un petit garçon à qui on résiste :

« Laissez-moi faire votre bonheur ! »

Il ne comprend pas, alors il se braque dans une attitude qui le fait passer pour le brave qu’il ne peut pas être, faute d’épaules, de carrure, de vieillesse, de sagesse et d’expérience. Il ne comprend pas, alors il marche, de ce pas ridiculement lent, supposé lui donner de la majesté, alors que son pied vient de se poser sur une mine.

Cette mine, ce sont les Gilets-Jaunes. Eux, ce n’est pas la Manif pour tous, ce n’est pas la France bien élevée. C’est la France de Leader Price et du gros rouge en cubi, celle qui rame avec ses huit cents euros par mois et qui bouffe des pâtes six fois par semaine. C’est celle qui n’a plus rien à perdre : s’il faut casser, elle cassera. Elle cassera parce qu’il ne lui reste rien d’autre pour dire qu’elle crève, et parce qu’elle n’a pas le luxe d’avoir des états d’âme.

Ce n’est pas la France de l’antifa bourgeois du XVIe ni celle du pillard racailleux de Vitry ; c’est celle du prolo qui ne peut pas faire soigner ses dents, celle du licencié, du cocu de la mondialisation, celle qui n’a pas de Master en Ressources Humaines, celle qui ne sait pas à quoi doivent servir ses bras, et celle qui a désormais la bave aux lèvres à force d’être accusée de n’être rien.

Oh ! bien sûr, c’est la France qui ne vote pas, la France ni-rouge ni brune, celle qui ne sait rien du Pacte de Marrakech, et ne voit pas plus loin que le bout de sa fiche de paie et de sa facture de gas-oil. Mais c’est la France qui cogne, et qui cognera les cognes s’ils y viennent. Elle, elle s’en fout : elle n’a plus de dents.

Mercredi 5 déc. 2018

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