Sur le peu de réalité (2e partie)

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(Dans l’épisode précédent, notre héros s’en est allé prouver, grâce à sa maîtrise de la logique grecque et du manichéisme persan, qu’il y avait deux fictions, celle des romanciers, idéalement portée vers la vérité, et celle du pouvoir, essentiellement mensongère.)

Il y a donc deux types de fiction : la fiction du roman, et celle du pouvoir – seule celle du premier dit la vérité. Cependant, des romans peuvent appartenir entièrement à la fiction du pouvoir, car si la vérité a ses écrivains, le pouvoir a ses servants ; s’il y a Maulin, Millet, Matthieu Jung, Patrice Jean, il y a aussi Philippe Claudel, Olivier Adam, Lydie Salvayre – et leurs romans pleins d’exilés, ces malheureux que l’on accueille si mal, « au pays des Droits de l’homme ».

En somme, il y a deux types de romanciers : les romanciers et les faussaires ; et, parmi les faussaires de la fiction, il n’y a pas que des romanciers, il y a aussi les critiques littéraires. J’y pensais en écoutant le début du Masque et la plume – qui m’a bien diverti du déprimant poulet froid aux brocolis du dimanche soir.

L’émission s’est ouverte sur une discussion autour du roman de Salman Rushdie, La Maison Golden. Tout de suite, le journaliste Arnaud Viviant a cité Adorno : « La plus haute moralité est de ne pas se sentir chez soi quand on est chez soi » – ça commençait bien. Puis il a doctement expliqué que le roman de Rushdie était « un grand livre politique contre l’identité » : « L’élection de Trump est due, je cite, “à ce mouvement né en France : la nouvelle droite, Génération Identitaire” ».

Je me suis demandé si j’avais bien entendu – mais le critique a eu la charité de préciser, en citant un personnage du roman : « Autrefois la France nous a envoyé la statue de la Liberté, et maintenant elle nous envoie ça » – Génération Identitaire, donc. Rushdie montrerait, selon le critique, que « l’élection de Trump, elle est à cause de nous et de la nouvelle droite, Génération Identitaire ». Et, pour illustrer son propos, Viviant mentionna une revue du CNRS (la fameuse institution où se cachent les militants identitaires), « qui fait un appel d’offres pour des études sur la francité dans le roman contemporain français ».  « Voilà où on en est ! », cria-t-il, révolté.

Ce fut mon premier éclat de rire : Trump doit son élection à Génération Identitaire ! Et au CNRS on fait la promotion de l’identité ! Alors celles-ci, je ne les avais pas vues venir…

Puis on est passé à David Diop, dont le roman, Frère d’âme, raconte l’histoire de deux tirailleurs sénégalais pendant la première guerre mondiale. L’un, grièvement blessé, supplie l’autre de l’achever : celui-ci s’y refuse. Le premier meurt et le second, armé de sa culpabilité et d’une machette, se venge de sa faute en tranchant les mains des Allemands, « qu’il rapporte comme autant de trophées ».

Viviant, toujours lui, avant d’en venir au roman, fait un détour par Sexe, race et colonies un essai récemment paru. La guerre, dit-il, tout salivant, fut « un grand moment de rencontres sexuelles entre femmes blanches et soldats noirs. […] Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas le livre de David Diop. Y a eu un moment dans l’économie libidinale de la première guerre mondiale où des gens voient des soldats noirs qui viennent les sauver… »

Ce fut un second éclat de rire, aussi vibrant que le premier, à cause de l’évident sous-texte de Viviant : c’est aux Noirs que les Français doivent leur victoire, les Blanches, toutes frétillantes de la libido, ne s’y sont pas trompées qui se sont offertes à leurs libérateurs. Comment disait Breton, déjà ? « Discours sur le peu de réalité » ?

On en était seulement à vingt minutes d’émission : j’ai préféré éteindre – j’avais emmagasiné assez de bonne humeur pour finir mes brocolis.

 

Vendredi 2er nov. 2018

 

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