Sexe, Mini-Cooper et néo-colonialisme

Cooper.JPG

« Comme c’est difficile de se forcer à désirer quelqu’un, écrit Mlle Marie Minelli, qui est vraisemblablement Mme Schiappa, dans Sexe, mensonges et banlieues chaudes (La Musardine, 2014), et comme c’est déprimant de se dire qu’on ne fera l’amour qu’avec cette personne qu’on ne désire pas, tout le reste de sa vie… Je regarde Amaury. Il me dégoûte.

Sa taille moyenne, son regard vide, son haleine de surimi mêlée au gel douche Saint Laurent, ses parents consanguins, sa peau cireuse comme celle d’une statue. J’essaie pourtant, je fais des efforts pour me souvenir de ce qui m’avait attirée chez lui – ses yeux bleus qu’aujourd’hui je trouve délavés ? Sa gentillesse qui désormais m’étouffe ? Sa silhouette musclée qui me semble maintenant plastifiée ? Rien, rien, rien de ce qui m’avait poussée à sortir avec Amaury quand nous étions des enfants ne peut suffire à me donner envie de l’épouser. »

Une « haleine de surimi mêlée au gel douche Saint Laurent » ? Il se nourrirait d’un mélange de « gel douche » et de « surimi » ? C’est pas très cinq-fruits-et-légumes, tout ça… Il a essayé les sardines au savon de Marseille ? On trouve aussi une « peau cireuse comme celle d’une statue » ? Hum… L’auteur a-t-il déjà vu de la cire, et une statue ? Bon, évidemment, on a les « yeux bleus délavés »… Mais ça reste timide : on s’arrête avant « comme un vieux jean » – le chœur des ménagères amatrices de cliché fait entendre sa muette protestation.

On constate surtout qu’un roman érotique sur les « banlieues chaudes » doit montrer un « Amaury » issu de « parents consanguins » et accablé d’une « gentillesse étouffante » ; et sans doute une narratrice cherchant l’encanaillerie émoustillante dans les riantes villes périphériques où l’on a la peau « noire comme l’ébène », les « dents blanches comme l’ivoire », une « virilité animale » qui donne « des coups de boutoir » propres à faire « chavirer de plaisir », et où, en plus, on ne se nourrit pas de gel douche. C’est d’ailleurs l’opinion défendue par Ahmadou Diallo et Juliette de Tolbiac, dans une thèse de troisième cycle en gender and black studies de l’université afro-racisée de Paris 9 Trappes – Saint-Denis : Sexe, Mini-Cooper et néo-colonialisme dans l’œuvre de Marlène Schiappa (L’Harmattan, 2019).

Je suis allé vérifier sur le site des éditions La Musardine, qui ont publié ce roman de Minelli-Schiappa ; et en effet, tout y est. L’héroïne, Sara, vit à Neuilly, avec Amaury de Saint-Sauveur, qui vient de la « bourgeoise fin-de-race » (oui, oui, on a le droit : c’est « petit-bourgeois fin-de-race » qui est interdit, sans parler de « blédard fin-de-race », qui  envoie directement à la XVIIe), et veut l’épouser. Mais Sara est indécise : son fiancé l’ennuie ; son emploi aussi : elle travaille dans un organisme dirigé par sa belle-mère, une fondation pour la sauvegarde de l’espèce féminine, et rêve d’entrer à la télévision, comme une vulgaire Raquel Garrido. « C’est là, indique l’éditeur, que son chemin croise celui du mystérieux Djalil », un racailleux dont les coups de boutoir vont faire chavirer de plaisir l’héroïne. Mais, se demande gravement celle-ci : « Mon salut se trouve-t-il de l’autre côté du périph’ ? Puis-je décemment quitter ma vie confortable à Neuilly pour aller vivre avec ce banlieusard qui ne me promet rien ? »

Nous croyons pouvoir répondre par l’affirmative.

Il faut avancer dans la vie sans perdre de vue qu’il y a de la vérité dans le cliché. On a trop tendance à s’en moquer lourdement, comme l’auteur de ces lignes, cet imposteur. Dans le roman dont il parle, évidemment sans l’avoir lu, la vérité du cliché est parfaitement nette : il y a chez Mmes Minelli, Schiappa et leurs pareilles une volonté de retrouver en banlieue leur état de soumission sexuelle primitive, dont elles ont été provisoirement distraites par leur « libération » à coups de stérilets et d’ivégés. « Comment peut-on encore écrire des choses pareilles, en 2018 ? » s’exclame le chœur des ménagères qui ne s’est toujours pas résolu à quitter ces lignes poussives. On ne peut pas, et on s’en gardera bien.

Sinon ça supposerait que les femmes, ne se libérant des Amaury que pour s’enchaîner aux Djalil, s’indignant des « regards appuyés » des premiers pour mieux taire les « sale pute » des seconds, n’ont fait que changer de pouvoir, et de soumission ; qu’elles ne voient pas de contradiction entre leur mode de vie présent et leur avenir polygamique et voilé ; davantage : qu’elles voient la contradiction, et la souhaitent ; et plus généralement qu’elles sont essentiellement inabouties, suppliant la sujétion pour que soit enfin bouché leur vide existentiel et vaginal ; en somme, qu’elles ont le cerveau en forme d’utérus.

On ne peut pas, donc, et on se gardera bien de répéter des horreurs aussi absurdes qu’assez peu schiappesques, dans l’ensemble. La femme est libre, belle et intelligente : elle n’est pas du tout la volaille consommatrice que l’on dépeint dans Elle, ni la chavirée du coup de boutoir que Mme Minelli-Schiappa décrit. Elle a gagné le droit d’avoir un emploi de bureau, un chéquier et une Mini-Cooper ; de jouer au rugby et d’écrire des autofictions sur son tonton qui a voulu l’enculer sans son consentement ; de retarder l’horloge biologique, de divorcer et d’obtenir la garde de Jean-Eudes. Sa liberté, elle l’a conquise au péril de sa vie de femme, et de sa sexualité, grâce aux vibromasseurs à piles AAA et aux Djalil de banlieue. Bien sûr, elle est encore discriminée et soumise aux regards appuyés. Aucune importance : un bon tchador et il n’y paraîtra plus.

Lundi 6 août 2018

Publicités