Cahors

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Ma mère venait me réveiller.

« Il n’est pas rentré. »

Elle avait jeté un coup d’œil dans le cabanon avant d’aller se coucher. Il pouvait être onze heures, minuit ou davantage.

« Tu y vas ? »

J’avais huit ans, dix ans, douze ans ; j’y allais. Ce n’est pas seulement que, dans Saint-Marsan, je savais où le trouver : j’étais le seul qu’il écoutait et qui ne le craignait pas – Cahors effrayait tout le monde, surtout les hommes, qu’il avait la réputation de mordre ; on disait aussi qu’il mordait les chiens, mais je n’en ai jamais eu la preuve.

Je passais par la porte du cellier, vérifiais qu’il n’était pas dans le cabanon – ou ce que nous appelions ainsi, et qui était une sorte de garage en bois, où venait coucher le vieux Sam ; ma mère y avait entreposé de vieux meubles – un lit, une table, une paire de chaises. S’il n’était pas dans le cabanon, je devais aller sous l’auvent du garage de Lamothe, le carrossier, ou dans la grange de mon cousin, à Canèths. Je le trouvais ronflant, le réveillais : il ouvrait les yeux, jamais surpris, et me suivait sans faire d’histoires. Le lendemain, je ne partais pas à l’école sans avoir passé la tête dans le cabanon : la plupart du temps, Cahors n’y était plus.

Je ne savais pas ce qu’il comprenait, je ne me posais pas la question, d’ailleurs : je l’avais toujours connu ainsi, avec ces yeux gris, et ce visage qui n’exprimait jamais que deux émotions élémentaires : la hargne ou l’indifférence – bien qu’il conviendrait mieux de parler de hargne et d’absence de hargne. Mais j’exagère : je sais, et peut-être ai-je été le seul à le savoir, que les émotions de Cahors ne s’exprimaient pas seulement par défaut. Tous les soirs, j’étais chargé de leur porter à dîner, à lui et au vieux Sam.

« Et remonte vite », disait ma mère.

Cahors et Sam étaient sur le lit, se levaient en m’entendant et mangeaient ce que je leur servais. J’attendais qu’ils aient fini tous les deux pour sortir de ma poche Ivanhoé ou L’Île au trésor : je lisais quelques pages – le vieux Sam dormait, le museau entre les pattes, mais Cahors m’écoutait, lui, comme personne n’est capable d’écouter : immobile, tout entier dans ma voix, sur les mots même, qu’il semblait suivre du regard, de la page à ma bouche, comme stupéfié qu’il pût exister des syllabes, et que je fusse capable de les faire sortir du livre, comme les notes d’un instrument.

Un soir, en rentrant de la Croix-Juguet, je le vis, immobile, devant deux fleurs sauvages, des pensées, je crois, qui avaient poussé au pied de l’église, avant le cimetière. Je l’appelai, il n’entendit pas : il regardait – et là encore je crois n’avoir jamais vu quiconque regarder quoi que ce soit avec autant d’intensité, comme si ce qu’il comprenait du monde passait entièrement par ses yeux.

Il avait donc une âme, c’est presque certain. Bien entendu, je ne veux pas non plus laisser croire que c’était une sorte de poète bucolique : Cahors était d’abord un primitif, un peu moins que ma mère, un peu plus que le vieux Sam. Par exemple, je doute s’il ait jamais parlé : il poussait plutôt des grognements, comme les restes d’une langue qu’il n’avait pas su apprendre. D’ailleurs, s’il était rarement menaçant, il était toujours effrayant : on changeait de trottoir quand on le croisait dans la rue principale – c’était bien inutile tant son champ de vision semblait étroit et court : il ne voyait littéralement personne, et je devais souvent moi-même le tirer par la manche pour qu’il prenne conscience de ma présence.

Il y avait l’alcool, cependant, à qui il devait une partie de sa mauvaise réputation. Dedeban, chez qui il avait plusieurs fois provoqué des esclandres – il avait cassé des verres et même, je l’ai dit, mordu des clients –, avait fini par lui interdire l’entrée de son bistrot.

Un soir, ma mère prononça la phrase rituelle :

« Il n’est pas rentré… »

Je le cherchai partout, chez Lamothe, à Canèths, ailleurs encore, et revint bredouille, une heure plus tard.

Le lendemain, les gendarmes de Lonzac, qui le connaissaient bien, sonnèrent à notre porte.

« Madame Peyrehorade ? »

Ils avaient trouvé Cahors dans un fossé, au pied de la Coste-Diu ; il y avait passé la nuit, à cuver son vin.

« On a voulu le ramener, mais vous savez comment il est… »

Ils m’emmenèrent ; je le trouvai assis sur une souche : dès qu’il me vit, il se leva comme si de rien n’était et monta avec moi dans l’estafette.

Il trouvait à s’employer dans le bâtiment : c’était l’époque des « lotissements ». Il était très recherché par les chefs de chantier : il avait la réputation d’être infatigable, de ne jamais se plaindre, ni du froid, ni de la chaleur, ni de la faim, ni de la soif – il vivait sans savoir qu’il pouvait souffrir. On le payait en liquide : il n’avait pas de compte en banque. Il rangeait son argent dans une boîte à sucre métallique, où ma mère venait prélever ce qu’il lui devait, « pour la pension » ; puis il glissait la boîte sous le lit, à côté d’un grand sac de marin, qui contenait quelques vêtements, dont cinq bleus de travail, que ma mère lavait, une fois par semaine, et divers petits objets, comme une gamelle en fer blanc où l’on trouvait des boutons, un livret militaire, un canif, des hameçons, et, assez bizarrement, un jeu de clefs. Je crois que c’est à peu près tout.

« Il est mort », me dit un soir ma mère.

J’étais à ce moment-là pensionnaire à la Croix-Juguet.

« On l’a enterré lundi. »

Sa tombe disait :

JEAN-CHARLES PEYREHORADE

(1936-1986)

J’en fus presque surpris : on l’avait toujours appelé Cahors, parce qu’il venait de cette ville, où il avait connu ma mère ; mais il avait eu un vrai nom, et même un prénom, que l’on avait à peine su, y compris moi, son fils.

Lundi 30 juillet 2018

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