Petit éloge du mépris

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L’incapacité de beaucoup à dépasser leur haine, à ne pas atteindre au mépris, est une infirmité sociale. C’est que, en société petite-bourgoise, le ressentiment est le sentiment cardinal, où se mêlent envie et frustration de classe : on déteste son voisin pour ses voitures de sport, ses écrans plasma et ses vacances à Marbella ; le mépris est plus aristocratique : on ne s’abaisse pas à haïr – ce serait être inférieur à l’idée que l’on se fait de soi.

Il s’agit donc de hauteur : la haine est basse, le mépris altier ; et de nombre : la première est à la foule ce que le second est à la solitude. On n’imagine pas un groupe de supporters traiter par le dédain les insultes du camp adverse ; et moins encore le prince de Ligne postillonner ses injures au visage d’un accusé qui monte les marches d’une cour d’appel. Les foules ne méprisent pas, elles hurlent, cassent et lynchent : malgré qu’elles en aient, elles ne crient pas du haut de leur morale, mais du bas de leur rancune. Quand on méprise, on se force : on joue d’abord à mépriser, à passer outre les insultes, à décider que l’on est « au-dessus de tout ça » – et en effet on a bientôt la surprise et le plaisir de voir que l’on porte le deuil de ses aigreurs : le mépris est balsamique et roboratif. D’ailleurs, et sans doute aurait-on dû commencer là : le mépris est une réponse à la haine.

Il s’agit donc d’artifice, et donc de civilisation : on construit son mépris, où la haine est une pulsion ; le mépris est civilisateur, la haine une régression vers l’instinct. Bien entendu, le mépris n’empêche pas du tout la colère – il la dévie, lui donne une orientation plus haute : c’est une noblesse de sentiment, comme il y en eut d’épée. De ce point de vue, le mépris est absolument jouissif : élevant au-dessus des rancœurs, il sauve des autres et de soi ; on y est seul et en sûreté. Rien ne protège mieux d’un haineux que le mépris ; rien ne redouble plus sa fureur que la conscience d’être méprisé. C’est la revanche du gentilhomme sur le mufle, du goût sur le groin ; et son triomphe.

C’est d’ailleurs le sentiment que l’on peut avoir en écrivant : on dévie sa colère, on l’élève ; et, comme sur ces montagnes il y a moins de monde, on éprouve le plaisir d’y être seul, et, bien que l’air s’y raréfie, d’y mieux respirer. Or la meilleure arme du mépris, pour un auteur, c’est sa langue : il n’y a rien comme un archaïsme approprié, une tournure savante, une ponctuation singulière, pour placer un auteur au-dessus de qui l’injurie. De ce point de vue, le style est une solitude et l’écriture un mépris. On imagine mal tout le dédain que peut contenir un point-virgule.

 

Mardi 13 fév. 2018

 

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5 réflexions sur « Petit éloge du mépris »

  1. Merci pour ce très utile rappel. Le mépris est certainement un antidote puissant contre les coassements des innombrables grenouilles du marais qui étouffent notre douleur, notre nostalgie et notre colère en les grimant en sentiments qui leur sont familiers, la haine et la peur.
    Je ne suis pas sûr en revanche que la conscience d’être méprisé redouble réellement la fureur du haineux : ces gens-là sont tellement protégés par l’indestructible blindage que constitue leur bonne conscience ! Et ne parlons même pas de la terrifiante montée de la crétinerie qui semble en passe de tout submerger.

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  2. « Je ne suis pas sûr en revanche que la conscience d’être méprisé redouble réellement la fureur du haineux » : le haineux qui se sait méprisé, croyez-moi, j’en ai eu la preuve ici même, redouble de fureur…

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  3. Le titre de cet article est une belle trouvaille. Merci pour cette analyse comparée à propos de ces deux postures tellement usées. La référence au Prince de Ligne est savoureuse. On aurait pu se servir de Talleyrand, le maître du mépris ou de Chateaubriand : « Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. »- Mémoires d’Outre−tombe – Troisième partie, livre 22, chapitre 16
    Merci pour ce texte revigorant !

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