Aymeric Caron (extrait des Nouveaux Vertueux, à paraître)

116. Aymeric Caron

 

(C’est une figure désormais un peu oubliée : à l’échelle audiovisuelle, il suffit de quelques semaines pour qu’une star nationale disparaisse également des écrans et des mémoires. Aussi, avant que Aymeric Caron ne disparaisse tout à fait, voici le portrait que je lui ai consacré dans Les Nouveaux Vertueux, un pamphlet qui paraîtra bientôt.)

Caron, Aymeric

« … les végétariens sont plus nombreux

que les autres à pratiquer le sexe oral. »

Aymeric Caron

Nous sommes vendredi soir, et je regarde un feuilleton policier.

« Vous auriez préféré que votre patron fût tué un jour ouvrable, je présume », demande Jean-François Balmer, de sa diction impeccable, faite pour le subjonctif imparfait comme son personnage pour la résolution des enquêtes.

Puis, un peu plus tard :

« Je suis un Gaulois de l’ancienne école, qui mange gras et qui picole sec. Je ne chasse pas, moi, Monsieur, je braconne. »

J’ai bien peur d’appartenir à la même secte, celle des lampeurs d’Armagnac et des suceurs d’ortolans. J’aime le sauternes et le foie gras, le madiran et le confit de canard. Je ne mange pas, j’avale ; je ne bois pas, j’écluse. Je n’en suis pas fier et n’en ai pas honte : lorsque je me jette sur des demoiselles (les carcasses d’un canard gras découpé), je ne vois pas le gigotement du volatile, je n’entends pas les cris du palmipède. Non, je ne vois pas, je n’entends rien : je savoure – et tout ce qui constitue les plaisirs de la table, et participe à mon bonheur, concourt à mon oubli.

Le lendemain, je regardais une émission où Aymeric Caron parlait précisément de la viande. Or j’ai bien peur que nous confessions, lui et moi, sur des questions aussi essentielles que le tablier de sapeur ou le navarin d’agneau, des religions passablement opposées : il n’aime pas que l’on tue des animaux pour se nourrir. Moi aussi, je préférerais que les huîtres fussent mortes lorsque j’en avale une douzaine, mais, encore une fois, l’idée ne me vient pas ; l’idée me vient seulement de les faire glisser au jurançon. Pour le dire autrement, quand je mords dans un bourguignon et me rince au beaujolais, je ne pense pas plus au cri du bœuf qu’à la douleur de la grappe ; c’est une infirmité, mais c’est ainsi. – D’ailleurs, je ne suis pas certain de croire aux gens qui éprouvent la souffrance animale quand ils sentent fondre dans leur bouche la chair savoureuse d’un cochon de lait ou d’un civet de lièvre.

No steak, a pourtant écrit M. Caron ; c’est qu’il y pense, lui, à la douleur de la côte de bœuf, et il prédit : « Bientôt, nous ne mangerons plus de viande. Nous cesserons définitivement de tuer des êtres vivants – 60 milliards d’animaux chaque année – pour nous nourrir. » No steak, donc – et il a étiré ces deux mots sur trois cents pages, comme les cuisinières des Landes et du Béarn la pâte à tourtière. J’ai jeté un coup d’œil à son pensum : c’est mal écrit et très drôle, involontairement dans les deux cas.

On rencontre souvent ce genre d’idéologues dans la génération de M. Caron, qui est aussi la mienne. Depuis qu’elle n’a plus rien d’hégélien, de proto-révolutionnaire ni de crypto-marxiste à se mettre sous la dent, elle refuse d’y mettre aussi du pavé charolais. Elle est donc passée avec armes et bagages du côté du yogourt sans colorant, du café altermondialiste, du compost écologique, du papier recyclable, de la poubelle triée et de la bicyclette citoyenne.

*

Quelquefois, tout tient dans un détail. Chez une femme, la beauté peut être dans un grain de beauté (Ah ! celui d’Hélène de Fougerolles, au-dessus de sa lèvre supérieure…). Chez M. Aymeric Caron, tout est dans la barbe. La barbe, c’est d’ailleurs un peu trop dire : il n’est pas vraiment barbu, et il n’est pas non plus mal rasé – disons qu’il est barbichu, que sa barbe ressemble à un remords d’épilé. Il est joli – or il aimerait bien également avoir l’air menaçant : tout son drame vient de là. (Moi, c’est le contraire, c’est pourquoi je le comprends si bien : j’aurais voulu ressembler à Valentino, mais je suis plus proche de Spanghero.) Alors il s’est laissé pousser une barbichounette qu’il aurait voulu farouche, qui aurait laissé apparaître son caractère indompté, mais, c’est plus fort que lui, il n’a pas pu s’empêcher d’en faire un taillis printanier, un jardin à la française ; il la taille avec soin, à la tondeuse, et elle lui donne l’air de ce qu’il est : un garçon pimpant. (Il n’a pas remarqué que certains hommes se sont tellement féminisés que beaucoup de femmes soupirent désormais après des poilus, qu’elle cherche plus des demis de mêlée que des demi-épilés.)

Il en va de même de ses idées : M. Caron aurait bien aimé être un Baader de la biodiversité ; mais son végétarisme, c’est du pacifisme à l’aspartame, du bouddhisme en sucrette, du gandhisme à la saccharine – c’est l’engagement de ceux qui n’en ont plus. Sa vertu a le goût fade de l’eau : Aymeric Caron ne mange pas de viande, et on imagine aussi qu’il boit peu d’alcool, qu’il ne fume pas et qu’il vivra très vieux – d’ailleurs, en toute sincérité, on le lui souhaite. Cependant, parce que sa vertu est fade, on la croit sans pesticide. C’est faux : elle est essentiellement empoisonnée.

D’abord, je ne crois pas qu’un contribuable qui a travaillé pour les chaînes les plus décervelantes et pour une des émissions les plus néfastes de la télévision, qui a remplacé un des animateurs les plus nocifs de l’audiovisuel[1], ne soit pas lui-même malfaisant. Ensuite, je ne crois pas que la vertu du joli Aymeric soit le signe de sa bienveillance. Comme l’a admirablement résumé Mme Natacha Polony : « Les carottes, ça rend pas aimable » ; et en effet, comme tous les fanatiques, M. Caron n’a pas de bonté ni d’humour. L’humour, c’est ce qui fait défaut à tous les fanatiques, quelle que soit la secte qu’ils servent et la fantaisie à laquelle ils livrent leur barbe.

Sa haine eut l’occasion de se manifester pleinement au cours de l’émission bas de plafond où M. Caron s’est imaginé pendant quelques mois servir le genre humain et le règne animal. La scène, coupée au cutter par les producteurs-anasthasieurs, a pu être reconstituée à partir des témoignages de ceux qui y ont assistée.

L’échange opposait le réalisateur Alexandre Arcady et, donc, Aymeric Caron. Le sujet en était 24 jours, le film qui évoque les dernières semaines d’Ilan Halimi, ce jeune juif enlevé, séquestré et assassiné par une bande de Bagneux emmenée par une crapule du nom de Youssouf Fofana.

Caron prit alors la parole : pourquoi, demanda-t-il incidemment, tout ramener à l’antisémitisme ? Hein ? Vous savez, dit-il en sortant des fiches remplies de chiffres, que les actes islamophobes ont bien plus augmenté que les actes antisémites ? Hum ? Et puis pourquoi vous parlez pas des enfants palestiniens tués par l’armée israélienne ? Hein ? (« Ben, peut-être parce que le film ne traite pas des guerres du Moyen-Orient », aurait pu lui répondre un esprit quelque peu attiré par la logique.) Et là encore M. Caron a des chiffres, et, pour plus d’objectivité, ils lui viennent d’une organisation palestinienne. Eh oui ! continue-t-il, l’armée israélienne assassine des enfants palestiniens ! Et vous voulez que je vous dise autre chose : pourquoi il a tué des enfants juifs, Mohamed Merah, le djihadiste de Toulouse ? Hein ? Eh ben, c’est simple : parce qu’il voulait venger les enfants palestiniens.

Après ça, il ne lui restait plus qu’à se faire accuser d’antisémitisme. Avec le tournedos Rossini, c’est ce qui peut arriver de pire à un végétarien.

Il en a été très meurtri.

« J’ai été, moi, très meurtri par ce que j’ai pu entendre à mon sujet… »

Il l’a très mal vécu.

« Je le vis très mal… »

Il n’en aurait pas taillé sa barbichounette pendant trois jours.

« Me retrouver, moi, désigné, pointé du doigt pour ce que je ne cesse de dénoncer… »

Évidemment, M. Caron n’est pas antisémite ; il ne peut pas l’être puisqu’il ne mange pas de viande. On croira que je plaisante, mais non : il ne peut pas l’être parce qu’il n’aime pas que les animaux souffrent, que les enfants meurent et que le cancer tue. Lorsqu’il soupire : « Être accusé, moi, d’antisémitisme, moi qui me bats depuis des années, que ce soit dans mon métier ou dans ma vie personnelle, contre ça », il est évident qu’il ne triche pas, qu’il n’exagère pas, que sa vertu l’éloigne de tout antisémitisme. Mais, précisément, ce n’en est pas moins grave, car M. Caron n’est pas nuisible à cause de son vice, comme le serait un antisémite ordinaire, mais à cause de sa vertu : M. Caron n’est haineux que par amour du Bien, et c’est en croyant le servir qu’il fait des rapprochements et des analogies où sombrerait le sens commun.

Sa vertu est haineuse comme sa barbichounette est jolie : ni l’une ni l’autre n’ont la sauvagerie des haineux et des barbus véritables. Pourtant il crie, Aymeric.

« Mon dernier livre, c’est justement un cri contre la montée du racisme, que ce soit l’antisémitisme, l’islamophobie. »

La chose s’appelle Incorrect ; mais c’est plutôt son français qui l’est (il a la phrase fautive comme il a le teint frais, Aymeric), parce que, pour le reste, M. Caron ne parle ici d’aucune autre phobie que de la sienne – celle qu’il éprouve à l’endroit de ceux, Mme Lévy, MM. Ménard, Finkielkraut et Zemmour, qui ne pensent pas tout ce qu’il faut penser.

On dit qu’il existe une « droite décomplexée ». M. Caron serait plutôt de la gauche complexée : celle qui ne mange pas de viande parce que ça fait mal aux animaux ; et qui veut bien qu’on parle d’un juif assassiné à Bagneux à condition qu’on parle des enfants tués à Gaza. Caron est de la gauche schématique et manichéenne, celle où se cultive le complexe de l’homme faible, le demi-épilé qui ne sera jamais demi de mêlée.

*

En somme, ce n’est pas le Mal, que ces hygiénistes voudraient supprimer, ce n’est même pas la souffrance, c’est la sauvagerie ; et ils ont raison, car l’ensauvagement croît. Seulement il ne croît pas seulement dans les usines agro-alimentaires ; il croît aussi dans certaines caves de banlieue – où je doute si M. Caron voit seulement de la sauvagerie.

 

[1] Dans l’ordre d’apparition : TF1, Canal Plus, On n’est pas couché et Marc-Olivier Fogiel sur Europe 1.

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7 réflexions sur « Aymeric Caron (extrait des Nouveaux Vertueux, à paraître) »

  1. Notre bel Aymeric est le pendant masculin de ces starlettes appétissantes (qui faisaient saliver les prédateurs sexuels de la profession), à qui l’on demandait de sourire, sourire encore, sourire toujours et puis c’est tout.
    Le bel Aymeric a doublement enfreint la règle: il parle et écrit …et sa beauté disparaît.

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