Arielle, Bernie-Riton & les Gilets-Jaunes

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« Ça ne veut rien dire, être riche… Être riche, c’est être riche intérieurement… Je suis comme tous les Français, très touchée par les Gilets-Jaunes… Moi je suis quelqu’un de très généreux, donc j’ai ruiné ma grand-mère, je me suis ruinée moi-même, en donnant de l’argent… Je donne à des associations, je donne à des orphelinats, je donne à la SPA, à Worldwide Protection… Mais en même temps je n’aime pas étaler ce que je fais… Et en même temps je donne à des artistes, j’aide beaucoup de gens, voilà, c’est comme ça… J’ai été sur la paille, parfois : j’avais des dettes terribles… On avait froid, alors on brûlait les meubles de l’appartement… C’était quand j’avais vingt-sept, vingt-huit ans… »

Ce n’est pas Laetitia Casta et son orange de Noël, ni Léa Seydoux et sa vie dans la rue (voir sur ce blog les articles consacrés à ces dames) ; non, cette fois-ci, c’est Arielle Dombasle et ses meubles à la place des bûches. Ah ! le bon temps de la bohème, quand on mangeait des macaronis sans fromage : on n’avait pas le sou, mais on s’en foutait, parce qu’on était des artistes… Les Gilets-Jaunes qui brûlent des palettes sur les ronds-points peuvent demander des meubles à Arielle Dombasle (Hôtel Raphaël, Paris 16e) : elle aime se ruiner parce qu’elle est très généreuse bien qu’elle n’aime pas étaler sa générosité.

Si cette dame donne l’impression d’avoir perdu toute espèce de décence, et de bon sens, c’est qu’elle se prépare : elle a la juste intuition que son monde, celui de la Subvention à fonds perdus, celui des films grotesques, des disques ridicules, des émissions débilitantes, tout ce qui n’a pas de spectateurs ni d’auditeurs et se produit avec l’argent jaune volé aux Gilets-Sales, tout ça, c’est fini, c’est un canard sans tête, un cadavre en marche. Mieux, elle sait aussi que, tous les samedis, le Peuple au cou coupé marche vers elle pour lui demander qu’on le rembourse.

 

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« … ce qui m’attriste presque plus encore, voyez-vous, c’est l’indulgence stupéfiante dont [le mouvement] bénéficie. [Ce sont] ces contorsions intellectuelles grotesques pour distinguer entre les “vrais gilets” (sanctifiés) et les “mauvais” (dévoyés). »

Cette fois-ci, c’est le mari de Madame. Dès le début de son interview, on apprend que l’auteur de Althusser ne prend plus ses antidépresseurs, après avoir déploré une « indulgence » que le macronisme médiatique, parlementaire, policier, elkriefiste, castanerrien et dubosquiste ne nous avait pas laissé tout à fait deviner, regrette que l’on ne fasse pas davantage d’amalgame… Cet ennemi de toute pensée binaire est à deux doigts d’ajouter que l’amalgame, c’est comme le cholestérol, il y a le bon et le mauvais. Pour l’islam, par exemple, c’est mauvais ; pour les Gilets-Jaunes, c’est bon.

« … le prolétariat d’autrefois, continue l’auteur de La dépression expliquée à Justine, avait, quand même, une autre allure. […] Parce que, dans la lutte des classes à l’ancienne, les gens réclamaient des droits nouveaux, une amélioration de leur sort, le redressement d’une injustice ou d’un tort. Et leur plus cher désir était d’avoir gain de cause et d’être entendus. Or, là, les “gilets jaunes” ont été entendus. Macron leur a dit : “Je vous ai compris, j’ouvre le dialogue”. […] Mais les “gilets jaunes” répondent quoi ? “Eh bien, non ! Ce n’est pas ça, finalement, que nous voulions ! Ce n’était pas des nouveaux droits, des nouvelles libertés, de nouvelles formes de justice ! C’était la tête du roi, c’était bloquer les ronds-points, c’était n’importe quoi sauf l’amélioration du sort des plus humbles.” Je ne connais pas trop mal, je crois, l’histoire du mouvement ouvrier. Eh bien, cette manière de faire représente, dans cette histoire qui eut ses moments de grandeur, une tragique régression. »

Non seulement ils gueulent, mais en plus ils continuent de gueuler ! Alors que le président les a entendus ! Ils en ont pas marre ? Appelez les flics ! Qu’ils les libèrent, ces ronds-points ! Je suis d’accord avec Ferry ! Et avec Thiers ! Faites donner la garde ! Fusillez les fédérés ! Moi, le mouvement ouvrier, on peut pas dire que je le connaisse pas, hein, et les pauvres aussi, je les connais très bien, rien qu’en domesticité, j’en ai combien, trente-deux ou quarante-huit, des chauffeurs, des toiletteuses, des secrétaires et des caméristes, alors, hein, je connais un peu le problème… Vous pouvez pas savoir le mal qu’elle a, Arielle, à se fournir en pauvres, en ce moment… Bref, je vous le dis comme je le pense : j’ai jamais vu ça. Jamais ! Ça me met pratiquement sur le fondement…

Le peuple, il doit bien se tenir, être propre, pacifique, reconnaissant et ne pas trop boire de la Villageoise. Le bon peuple, il lève le doigt pour qu’on ne lui donne pas la parole, et dit humblement « Me’ci, Macwon » quand on lui fout un coup de pied au c***. Dans le cas présent, que voit-on ? Du mauvais pauvre de mauvaise foi, à qui on annonce gentiment qu’on va le laisser parler sur tout ce qu’il veut, sauf sur des trucs mineurs comme le fait de savoir s’il est d’accord pour être Grand-Remplacé par Momo et son grand orchestre… Et au lieu de s’en retourner, humble et fier, manger ses macaronis sans fromage dans son deux-pièces sans chauffage, il continue de gueuler et de castagner du Castaner !

Je vous demande bien pardon, mais du temps des colonies, c’était quand même autre chose, le peuple !

(Les citations de Bernie-Riton sont extraites de « La génuflexion devant les gilets jaunes finit par devenir grotesque » (Les Échos). Bon, ce n’est que le début de l’interview, la suite est encore plus écarquillante…)

 

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« Le 5 mars prochain, Bernard Henri-Lévy sera sur la scène du théâtre Parenti, à Milan, pour un monologue où il appellera à une refondation de l’Europe. Le début d’une tournée qui le mènera dans 22 villes du continent. Une façon, pour lui, de combattre le populisme […]. »
Je ne connais que deux sortes d’individus, pas une de plus : ceux que ces trois phrases plongent dans l’hilarité, et les autres.

 

Mardi 15 janvier 2019

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Un cadavre en marche

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Un homme sort de son immeuble : devant le trottoir, l’emplacement où l’on devine qu’il s’est garé, entre deux autres véhicules, est vide. L’homme est dépité, et la voix off dit :

« Votre voiture a disparu… »

Alors apparaissent sur l’écran le slogan et le logo d’une société d’assurance.

On s’était habitué à ce que l’on ne dise plus « mort », mais, précisément, « disparu » ; à présent, on ne dit même plus « volé », « dépouillé », « escamoté », mais, donc, « disparu ». Non, on ne disparaît pas, on crève ; on n’a pas fait disparaître votre voiture, on vous l’a braquée.

Mais nos Maîtres ne l’entendent pas de cette oreille : pour eux, qui ont pour la mort et le crime la pudeur rosissante des vierges d’autrefois, le réel est trop menaçant, il faut le pacifier ; et le dictionnaire trop sale, il faut le javelliser. Il est significatif que ces pans entiers de réalité que l’on fait disparaître sous nos yeux, ce soit précisément le mot « disparition », utilisé pour ne pas avoir dire « cancer » ou « crime », qui l’indique le mieux. Ainsi, de Macron aux sociétés d’assurance, le réel, c’est le Mal ; et les mots doivent signifier le Bien, et donc mentir. On n’a jamais eu autant besoin des écrivains pour redonner au Mal ses mots.

C’est ce qui explique la totale incompréhension et le palpable désarroi de nos Maîtres devant l’infreinable jacquerie des Gilets-Jaunes : tout d’un coup, dans la France où vivent nos Maîtres, et où ils croyaient nous faire vivre, dans cette capitale mondiale du réel édulcoré et sucré à l’aspartame, et notamment dans ce Paris absurde rempli d’improductifs surpayés, de gérants de coopérative bio et d’intermittents du spectacle permanent, sur ces Champs-Élysées de fripes de luxe pour touristes avec perches à selfie, voici, sous les yeux écarquillés des clowns à rollers dédramatiseurs de conflits urbains, le Grand Retour du Mal, sous les aspects mal peignés du Pollueur diéseléiste, de l’Édenté de Leader Price, du Peuple en fin de droits qui chaque samedi remplissait son caddie de graisses saturées et de sucres ajoutés – et à présent se chauffe au bois de palette sur les ronds-points.

Ce Peuple, nos Maîtres en ont une peur bleue, parce qu’il n’est pas très compost dégradable, parce qu’il n’a plus le temps d’avoir de bonnes manières, parce qu’il a d’autres problèmes, plus immédiats, comme bouffer, parce qu’il a été poussé à bout, parce qu’il est furieux et parce qu’il n’est plus maîtrisable. Et quand nos Maîtres le voient insulter leurs députés, cogner leurs cognes, casser les portes de leurs ministères, ils commencent à trembler. Ils crient, exaspérés que leurs policiers n’en viennent pas à bout : « Tirez sur ces nazis ! ». Puisque le Mal existe encore, il faut le supprimer.

D’autres, plus malins, et plus pathétiques, disent qu’ils en sont, eux aussi, du peuple. « Ça ne veut rien dire, être riche, dit la femme d’un célèbre antinazi. Être riche, c’est être riche intérieurement… Je suis comme tous les Français, très touchée par les Gilets-Jaunes… Moi je suis quelqu’un de très généreux… Je donne à des associations, je donne à des orphelinats, je donne à la SPA, à Worldwide Protection… Mais en même temps je n’aime pas étaler ce que je fais… Et en même temps je donne à des artistes, j’aide beaucoup de gens, voilà, c’est comme ça… J’ai été sur la paille, parfois : j’avais des dettes terribles… On avait froid, alors on brûlait les meubles de l’appartement… C’était quand j’avais vingt-sept, vingt-huit ans… »

Les Gilets-Jaunes qui brûlent des palettes pour se chauffer peuvent demander des meubles à Arielle Dombasle (Hôtel Raphaël, Paris 16e) : elle aime se ruiner parce qu’elle est très généreuse, bien qu’elle n’aime pas étaler sa générosité. Si cette dame donne l’impression d’avoir perdu toute espèce de décence, et de bon sens, c’est qu’elle se prépare : elle a la juste intuition que son monde, celui de la Subvention à fonds perdus, celui des films grotesques, des disques ridicules, des émissions débilitantes, tout ce qui n’a pas de spectateurs ni d’auditeurs et se produit avec l’argent jaune volé aux Gilets-Sales, tout ça, c’est fini, c’est un canard sans tête, un cadavre qui marche. Mieux, elle sait aussi que, tous les samedis, le Peuple vient lui demander qu’on le rembourse.

 

Jeudi 10 janv. 2019

Les vacances dans les cheveux

Tautou

 

 

Elle s’appelle Nathalie Kerr, et elle est très amoureuse d’un beau brun qui se met à genoux, comme sur TF1, pour lui passer au doigt son porte-clefs – c’est une métaphore et une métonymie. Là, il neige, on entend des violons, ils se marient, c’est beau. Ensuite, Nathalie cherche du travail. Le patron lui demande ce qu’elle pense de la Suède. Rien, répond-elle – et elle est embauchée. Pour fêter ça, son mari et elle, au lieu de forniquer comme des sauvages, se couchent sur le lit, où ils se racontent des histoires, comme des enfants ; après, ils s’embrassent, ça fait des bruits de succion parfaitement répugnants – et ils ferment les rideaux : on ne les verra pas forniquer.

Nathalie a une secrétaire ; celle-ci lui conseille de faire attention au patron.

« Boooh, il ferait pas de mal à une mouche…

— À une mouche, non, mais à une bouche… »

Un peu plus tard, Nathalie lit Oblomov, son mari va faire du sport ; elle lui dit qu’elle le trouve « ridicule en short », et lui, il répond qu’il est « champion d’Europe de mollet » – il est rigolo. Il est rigolo, mais il meurt, renversé par une voiture. Nathalie, elle monte les marches de l’escalier lentement, on la voit de dos et rien que de dos on sait qu’elle est triste, tellement son dos est une bonne actrice. Il y a aussi de la trompette, pour illustrer sa tristesse, mais ça, c’est bizarre.

On enterre le mari, et Nathalie pleure beaucoup. Puis on sonne. C’est sa maman. Elle s’inquiète parce que Nathalie ne répond pas au téléphone. Mais quoi ! Elle n’a pas envie de parler : c’est si difficile à comprendre, ça ? Alors, elle sort, elle marche dans la rue, le regard fixe, avec une chanson très triste parce que son mari est mort.

Elle retourne travailler. On la regarde comme si elle était malade. Elle dit à son patron qu’elle veut se tuer à la tâche pour oublier. Son patron dit d’accord, et une voix off dit qu’il est amoureux de Nathalie. À midi, Nathalie va dans un jardin d’enfants, sa meilleure amie l’y rejoint : elle est enceinte. Elles pleurent : l’une parce qu’elle va avoir un enfant, l’autre parce qu’elle n’en aura pas avec son mari qui est mort.

Plus tard, Nathalie devient « Tata Nathalie » : ça veut dire que le moutard est né. Le patron invite Nathalie à dîner ; il commande du vin : « Je veux juste profiter du moment avec toi. » Il veut surtout la sauter, mais il ne peut pas le dire comme ça. Nathalie, elle, elle n’a pas envie : « Ch’uis mal à l’aise avec ta séduction », elle lui dit comme ça. En plus, on apprend que le type est marié ! Les mecs, c’est vraiment tous des chacals…

Là-dessus, au bureau, arrive un certain Marcus, un Suédois qui a l’accent belge, ce qui est rare. Un jour, il va voir Nathalie : il voudrait des explications « sur le 114 ». Et là, on ne sait pas ce que c’est le « 114 », mais Nathalie, elle se lève, elle s’avance, comme en état second, c’est filmé lentement, pour bien faire comprendre que ce qui est en train de se passer n’est pas du tout normal, et paf !, elle embrasse Marcus ; on ne sait pas si elle met la langue, mais ça dure assez longtemps. Marcus, il est bleu. Il sort du bureau, il marche dans la rue, il sourit comme un niais, il se demande où il habite, on sent qu’il est heureux – d’ailleurs, quand il marche, il y a de la musique de pubs pour les jeans.

Bon, Nathalie finit par lui dire qu’elle ne sait pas pourquoi elle l’a galoché. Alors Marcus est déçu. Il s’en va, il marche, il est triste. Dans son lit, il mange des chips et il regarde Obama à la télévision. Et là, on ne sait pas si ce sont les chips ou Obama, mais il a comme un déclic. Le lendemain, il va voir Nathalie qui est en train de se recoiffer, et il lui dit :

« J’adore vos cheveux. Je pourrais partir en vacances dans vos cheveux. »

Bon. Il restait encore une heure avant qu’il puisse la sauter : j’ai arrêté là, considérant avoir fait le plein de délicatesse pour un an, au moins – La délicatesse, c’est le titre de ce chef-d’œuvre, et Foenkinos le nom de son réalisateur ; il écrit des livres, aussi.

Jeudi 3 janv. 2019

La névrose féminine

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Si la société est si névrosée, c’est qu’elle s’est féminisée : la femme est une névrose ; et, en devenant une femme comme les autres, l’homme devient une névrose parmi d’autres. Une des façons de féminiser les hommes, c’est d’animaliser leur virilité ; il faut donc « déconstruire les codes virilistes toxiques imposés de père en fils pour atteindre l’égalité parfaite », celle où les hommes seront des femmes comme les autres. Ce n’est pas moi qui le dis, je n’ai pas assez d’imagination pour ça : c’est une certaine Mymy, « rédac-chef adjointe, correctrice, community manager » du magazine madmoiZelle. Mymy, qui « aime les chatons mignons, la raclette du dimanche et les séries télé », a dressé la liste des « hommes qui ont fait avancer la masculinité positive en 2018 ». C’est l’écrivain Marco Caramelli (auteur d’un recueil de nouvelles intitulé Les Nouveaux Monstres, aux éditions Bruit Blanc) qui, s’inquiétant de ne pas m’y trouver, m’a signalé cette liste, et cet article.

« Mais qu’est-ce que la “masculinité positive” ? » se demande le lecteur impatient en se rongeant les ongles. La liste de Mademoiselle Mymy en donne une illustration à défaut d’une définition : on y trouve, entre autres postulants à la cellule psychologique, un journaliste qui « déracine le patriarcat », un dessinateur qui interroge « la complexité des rôles genrés », un chanteur qui « assume sa fragilité », ou un autre « qui n’a pas peur de se montrer vulnérable » en mettant en cause « les rôles genrés [encore eux] obsolètes ».

Pour certaines femmes, donc, comme l’a dit si pertinemment moi-même pas plus tard que plus haut, un homme n’est un homme que lorsqu’il est une femme. Quand, le 6 décembre, des policiers armés ont fait mettre à genoux, les mains sur la tête, cent-cinquante-et-un lycéens du Val Fourré, à Mantes-la-Jolie, j’ai été étonné que la vidéo de cette démonstration de force, qui m’a tant réjoui, ait « scandalisé » et « choqué » les Croisés les plus radicaux de Facebook, les intrépides Ivanhoé avec pseudonyme et illustration de chevalier en cotte de maille. Qu’est-ce qu’ils ont cru ? Que les morpions allaient prendre une balle dans la nuque ? Que la France de Macron était l’Argentine de Videla ?

Mais c’est encore Brigitte Macron qui a le mieux résumé la féminisation des comportements masculins, quand elle a dit, à propos de la fessée : « On n’apprend pas à vivre par la violence ». Mais si, Madame, les hommes ont toujours appris à vivre par la violence, la violence canalisée sans doute, mais la violence quand même, en jouant au rugby, en apprenant la boxe, en chassant la palombe et le perdreau, et même en faisant la guerre. C’est le principe des vertus viriles, qui a eu cours de Jules César à Walter Spanghero, et enseigne que les hommes ne peuvent pas vivre sainement sans leur force, tempérée par l’éducation, le bon sens, la loi, et, bien sûr, les femmes.

 

Lundi 31 déc. 2018

La névrose marchande

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Jamais la névrose marchande ne m’aura autant frappé que ces jours-ci. Des journaux télévisés entiers sont consacrés aux cadeaux de Noël, aux étrennes, au réveillon, à la « folie des soldes », aux meilleurs fournisseurs de foie gras, aux effets de la vente en ligne sur le petit commerce. Partout il n’est question que de « bonnes affaires », de « bons plans », d’Amazon et de « moins 40% sur tout le magasin ». On interroge des clients sur leur « budget-vacances », et des hôteliers s’inquiètent : « Il n’y a pas eu de neige à Noël : on ne sait pas si l’on va sauver la saison… »

Le monde tel qu’il apparaît dans les médias est, pour le spectateur, dégradant, humiliant, sans élévation d’aucune sorte, sans spiritualité ni intérêts supérieurs, parce qu’il est toujours celui de la boutique. C’est d’ailleurs toujours de ce monde-là, avec son horizon de soldeurs et de clients, que les journalistes, les économistes et les ministres s’inquiètent, quelle que soit la gravité des informations qui leur parviennent : les clochards peuvent crever, il faut penser aux marchands qui font leur réassort et aux stations de ski qui doivent faire leur chiffre. Le Christ reviendrait mettre à bas les tables des changeurs, on le mettrait en garde à vue pour avoir freiné les ventes du Marché de Noël.

Le plus risible, ce fut avec les Gilets-Jaunes : « Sur les Champs-Élysées, les commerçants craignent pour leur chiffre d’affaires » ; et le plus scandaleux, le plus répugnant, le plus vil, après la mort de Chérif Chekatt : « À Strasbourg, sur le marché de Noël, on est soulagé : on s’inquiétait du manque de clients »…

Chekatt : comme ce nom a vite disparu, des journaux et des esprits, pour se perdre dans la longue liste des tueurs islamistes… C’est à ça, sans doute, que sert la névrose marchande : provoquer l’oubli. Le « devoir de mémoire », ça ne s’applique pas aux soldes : quand un boutiquier dit que « la vie doit reprendre son cours », ça signifie qu’il doit écouler son stock, et tout ce qu’il craint, dans le centième crime islamiste de l’année, c’est qu’il fasse fuir la clientèle. Dieu merci, elle est là, la clientèle, et elle est courageuse, elle a eu le cran de venir acheter sa dinde : « Nous sommes venus pour dire que la peur ne gagnerait pas… » Et en effet : la peur se perd dans les rayons des supermarchés.

 

Dimanche 30 déc. 2018