Le pouvoir des arbres

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« Vous devriez essayer, disait Mme de Rosnay ce matin, à la radio, ça fait du bien, je vous promets. »

Elle présentait son nouveau roman, Sentinelle de la pluie, et disait au journaliste qu’elle « enlaçait les arbres ». Elle-même en a un.

« C’est un tilleul, il s’appelle “Linden”, “tilleul” en anglais.

— Comme votre héros, a dit le journaliste, perspicace.

— Je ne dis pas où il se trouve parce qu’on va venir l’embrasser : il est très beau. »

On la devine jalouse. L’avantage de l’arbre, ça, c’est moi qui l’ajoute, pas Tatiana de Rosnay, qui est trop bien éduquée pour ces cochoncetés, c’est qu’on n’est pas obligé de lui tailler une pipe de temps en temps.

L’air du temps que cette dame respire à pleins poumons, c’est de l’eucalyptus. Dans ma jeunesse, les Tatiana de Rosnay disaient que nous avions tout à apprendre des Africains vivant au contact de la nature, cette mère nourricière, quelle sagesse, quelle abnégation, quelle frugalité, oui, bien sûr, ils vivent sur de la terre battue, en crevant de faim à la première sécheresse ou en crevant tout court à la première rougeole, aux premiers coups de machettes donnés par la tribu rivale, mais, n’est-ce pas, qui n’a pas ses petits tracas. Maintenant, elles n’osent plus : le bon sauvage, elles le connaissent, elles le croisent tous les matins – il a quitté Bamako pour passer l’aspirateur à La Défense. On ne peut faire confiance à personne.

Elles se sont donc rabattues sur les arbres, qui ne les décevront jamais : ils ne souffrent pas de manies aussi contestables que se faire tailler une pipe ou mourir de faim. Elles se promènent donc dans les forêts pour enlacer des chênes, des noisetiers, des marronniers, elles les embrassent, elles respirent leur bonne odeur d’écorce lavée par la pluie – elles les écoutent aussi, puisqu’ils leur parlent. « Nous avons tant à apprendre d’eux. » Cette communication sensorielle va d’ailleurs au-delà des sens, où seuls atteignent les esprits « à l’écoute », « aware », comme dit le philosophe Jean-Claude Van Damme. « Vous devriez essayer, ça fait du bien. »

Sinon, Sentinelle de la pluie raconte la crue de la Seine et la vie des arbres, donc. Il s’ouvre sur ces mots : « Je commencerai par l’arbre. Parce que tout commence, et se termine, par l’arbre. L’arbre est le plus grand. […] Il est vaillant. L’arbre ne ressemble à aucun autre. […] Il aime bien faire semblant d’être mort. Il a cette intelligence. Et puis soudain, comme une énorme explosion, tous les bourgeons s’ouvrent. […] Le silence ne me dérange pas. Ce n’est pas vraiment du silence, car il contient une multitude de petits bruits. Le friselis du feuillage. Le gémissement du vent. Le bourdonnement d’une abeille. Le cri-cri des cigales. Le battement d’une aile d’oiseau. Quand le mistral se lève et balaie la vallée, les milliers de branches mugissent comme la mer. » C’est beau, c’est poétique, et pas du tout niais ; ça ne sent pas du tout la rédaction d’un CPPN d’autrefois : « Décrivez la nature en évitant le vent qui gémit, l’abeille qui bourdonne et la cigale qui fait cri-cri ».

Le critique littéraire de Télé Z, qui s’y connait, ne s’y est pas trompé : ce « roman d’une grande intensité dramatique met en scène le pouvoir de l’amour et de la rédemption. » De l’amour, oui, mais de la pipe ? C’est dommage, Mme de Rosnay n’y pense pas assez, à ce pouvoir ; c’est le seul reproche que nous lui ferons.

Mercredi 18 avril 2018

 

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La cagole de Kiko

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   Chez un disquaire, elle me fit écouter d’atroces chansons sud-américaines, inouïes, rutilantes et clinquantes comme des jantes en alliage sorties du ferblantier.

      Puis, elle décida d’aller chez le bijoutier.

     « Je voudrais me faire percer les oreilles.

     – Ce n’est pas ce qu’on était en train de faire ? »

     À la troisième bijouterie, on trouva, affiché : « un perçage d’oreilles : 14 euros ».

     « Quatorze euros, ça va…

     – Si tu pars du principe que tu as deux oreilles, ça fait le double… »

    Une employée, assez jolie, la quarantaine, aimable et professionnelle, fit asseoir ma nièce, humidifia le lobe, le fit passer dans une sorte de pistolet-agrafeuse, crac !, désinfecta, glissa deux petites boucles.

     « Quatorze euros, s’il vous plaît… »

    Ma nièce me regarda. Je regardai ma nièce.

    « Tu as de petites oreilles : on te fait un prix.

     – Du coup, j’ai gagné quatorze euros ! Je peux acheter d’autres trucs ! »

   Nous passions devant un type de magasins où j’avais reculé de pénétrer depuis une cinquantaine d’années, comme on recule devant la menace d’un coup de pied au cul, lorsque ma nièce fit entendre ce cri :

    « Maquillage ! »

   Nous fîmes donc, au son d’un insupportable rock technoïde, notre entrée dans une boutique Kiko, d’un blanc de chambre froide, affreusement clinique, où brillaient hypocritement, dans un atroce faux luxe, des flacons et des tubes, sous des affiches montrant une sorte d’Asia Argento se peignant les lèvres.

    « Je peux vous aider ? »

    Je reculai d’instinct : une petite cagole, rondouillette, boudinée et – il était dit que, pour moi, tout serait inédit ce jour-là – maquillée comme jamais je n’avais vu quiconque oser le faire : ressortaient d’un gros visage plâtré de crème de marron, trois boules bleues, dont deux étaient des paupières et la dernière une énorme bouche d’actrice spécialisée.

    « Je peux vous conseiller ? »

    Je n’eus pas le temps de glisser à ma nièce que l’inverse eût été plus raisonnable : la créature se lançait dans les mérites peu convaincants du fond de teint.

    J’allais sortir quand un homosexuel au chef conoïdement gélifié m’entreprit.

    « Vous désirez ?

     – Non, rien… Enfin, je ne sais pas… Les cheveux…

     – Qu’est-ce qu’ils ont ?

     – J’en ai plus.

    – Alors, je dirais, au niveau du capillaire, ce qui est très-très-très important, c’est qu’il faut travailler le volume… »

    Je le remerciai et quittai la scène, d’où ma nièce sortit avec un petit sac rouge brillant contenant quelques cosmétiques hors de prix.

    Chez Chaussea, je trouvai une paire de souliers et ma nièce décréta :

    « Bon, maintenant on va chez Jennyfer… Je voudrais un tee-shirt noir… »

   Nouvelle épreuve pour les oreilles et les yeux (Maurras et Borges ne savaient pas leur chance) : Elton John, et des perles et des strass partout, au milieu des chemisiers à paillettes et des jeans à trous.

    « Viens ! me lança ma nièce, je t’emmène chez Animal & Co.

    – Enfin ! La civilisation… »

  Nous vîmes des chihuahuas, un carlin, des hamsters, un cacatoès, des souris, des poissons, des serpents – dont l’un finit enroulé sur le bras d’une employée.

    « Au fait, me dit ma nièce, t’étais pas venu acheter autre chose ?

    – Si ! Du Capriscol “pour allées et cours”…

    – Hein ?

     – Du désherbant.

     – Ça m’étonnerait que tu en trouves ici…

     – Avec quoi tu crois qu’elle se démaquille, la cagole de Kiko ? »

 

Samedi 25 nov. 2017

Sur le peu de réalité (2e partie)

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(Dans l’épisode précédent, notre héros s’en est allé prouver, grâce à sa maîtrise de la logique grecque et du manichéisme persan, qu’il y avait deux fictions, celle des romanciers, idéalement portée vers la vérité, et celle du pouvoir, essentiellement mensongère.)

Il y a donc deux types de fiction : la fiction du roman, et celle du pouvoir – seule celle du premier dit la vérité. Cependant, des romans peuvent appartenir entièrement à la fiction du pouvoir, car si la vérité a ses écrivains, le pouvoir a ses servants ; s’il y a Maulin, Millet, Matthieu Jung, Patrice Jean, il y a aussi Philippe Claudel, Olivier Adam, Lydie Salvayre – et leurs romans pleins d’exilés, ces malheureux que l’on accueille si mal, « au pays des Droits de l’homme ».

En somme, il y a deux types de romanciers : les romanciers et les faussaires ; et, parmi les faussaires de la fiction, il n’y a pas que des romanciers, il y a aussi les critiques littéraires. J’y pensais en écoutant le début du Masque et la plume – qui m’a bien diverti du déprimant poulet froid aux brocolis du dimanche soir.

L’émission s’est ouverte sur une discussion autour du roman de Salman Rushdie, La Maison Golden. Tout de suite, le journaliste Arnaud Viviant a cité Adorno : « La plus haute moralité est de ne pas se sentir chez soi quand on est chez soi » – ça commençait bien. Puis il a doctement expliqué que le roman de Rushdie était « un grand livre politique contre l’identité » : « L’élection de Trump est due, je cite, “à ce mouvement né en France : la nouvelle droite, Génération Identitaire” ».

Je me suis demandé si j’avais bien entendu – mais le critique a eu la charité de préciser, en citant un personnage du roman : « Autrefois la France nous a envoyé la statue de la Liberté, et maintenant elle nous envoie ça » – Génération Identitaire, donc. Rushdie montrerait, selon le critique, que « l’élection de Trump, elle est à cause de nous et de la nouvelle droite, Génération Identitaire ». Et, pour illustrer son propos, Viviant mentionna une revue du CNRS (la fameuse institution où se cachent les militants identitaires), « qui fait un appel d’offres pour des études sur la francité dans le roman contemporain français ».  « Voilà où on en est ! », cria-t-il, révolté.

Ce fut mon premier éclat de rire : Trump doit son élection à Génération Identitaire ! Et au CNRS on fait la promotion de l’identité ! Alors celles-ci, je ne les avais pas vues venir…

Puis on est passé à David Diop, dont le roman, Frère d’âme, raconte l’histoire de deux tirailleurs sénégalais pendant la première guerre mondiale. L’un, grièvement blessé, supplie l’autre de l’achever : celui-ci s’y refuse. Le premier meurt et le second, armé de sa culpabilité et d’une machette, se venge de sa faute en tranchant les mains des Allemands, « qu’il rapporte comme autant de trophées ».

Viviant, toujours lui, avant d’en venir au roman, fait un détour par Sexe, race et colonies un essai récemment paru. La guerre, dit-il, tout salivant, fut « un grand moment de rencontres sexuelles entre femmes blanches et soldats noirs. […] Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas le livre de David Diop. Y a eu un moment dans l’économie libidinale de la première guerre mondiale où des gens voient des soldats noirs qui viennent les sauver… »

Ce fut un second éclat de rire, aussi vibrant que le premier, à cause de l’évident sous-texte de Viviant : c’est aux Noirs que les Français doivent leur victoire, les Blanches, toutes frétillantes de la libido, ne s’y sont pas trompées qui se sont offertes à leurs libérateurs. Comment disait Breton, déjà ? « Discours sur le peu de réalité » ?

On en était seulement à vingt minutes d’émission : j’ai préféré éteindre – j’avais emmagasiné assez de bonne humeur pour finir mes brocolis.

 

Vendredi 2er nov. 2018

 

Interview

L'Ivraie, dans l'espace culturel Leclerc (15-10-2018).

Ce soir, mardi 30 octobre, à 19 heures, je répondrai aux questions de la journaliste Monique Faucher, à propos de L’Ivraie, sur Radio Présence, au cours de l’émission Paroles d’auteur. Les habitants de l’agglomération toulousaine pourront l’écouter sur la bande FM (97.9) ; pour ceux des départements environnants : voir le lien, plus bas. Mais tout le monde pourra l’entendre sur Internet, en suivant ce lien :

https://www.radiopresence.com/emissions/culture/litterature/paroles-d-auteur/

Pour les fréquences des départements où Radio Présence est diffusée :

https://www.radiopresence.com/article/nos-frequences

Je mettrai en lien, ce soir, le podcast de l’émission.

 

Mardi 30 oct. 2018