à la Une

Trois livres

 

pied-lampe-livres.jpg

 

J’ai publié cette année trois livres : Les Nouveaux Vertueux, Conversation avec Bruno Lafourcade et L’Ivraie.

Le premier est un pamphlet sur les journalistes et les militants de la Nouvelle-France, dont on vient de voir la joie si communicative ; il se présente sous la forme d’un abécédaire, de Bourmeau (Sylvain) à Tin (Louis-Georges), en passant par Rokhaya Diallo, Houria Bouteldja, Pierre Bergé, Yannick Noah, Edwy Plenel, Laurent Ruquier, Marlène Schiappa, Christiane Taubira – et des dizaines d’autres.

Le second est un long entretien avec le musicien, l’écrivain et le peintre Jérôme Vallet, sur la situation de l’art et des artistes dans l’actuelle Nouvelle-France, et même dans l’ancienne. Vallet y parle de musique, de sa formation, de sa famille, des compositeurs qui l’ont enseigné, influencé, de ses propres créations, des réseaux sociaux, de l’argent et de quantités d’autres sujets, traités de façon singulière, et peut-être inédite.

Le troisième est un roman. L’histoire est celle de Jean Lafargue, écrivain méconnu et à court d’argent, qui accepte au pied levé un remplacement dans un lycée professionnel de la banlieue bordelaise. Le nouveau professeur découvre, effaré, la réalité de l’enseignement, la démagogie du personnel enseignant et l’acculturation d’une jeunesse imprégnée de complotisme. C’est aussi un roman sur les relations d’un écrivain avec son éditeur, avec les autres écrivains, et avec la langue française. C’est plus généralement un roman sur le monde d’aujourd’hui, ses contradictions et ses malfaisances, où se débattent quatre générations, dont certaines ne s’embarrassent pas de précautions de langage.

(Les lecteurs intéressés par un de ces trois livres enverront un email à l’adresse suivante : boshimans@yahoo.fr.)

Mardi 18 juillet 2018

Publicités
à la Une

Cassage de prix

Vente.jpg

 

L’Ivraie sera en vente le 29 août. Dans ses trois cents pages, on trouve de l’action, de l’humour, du sexe, de la violence, des paysages, un géant basque, un vieux professeur de khâgne, un moustachu, des taupes, un lycée professionnel, du salmis de palombe, des complotistes, une gravière, Edwy Plenel, des chênes coupés, un restaurant où l’on « mange gaulois », Lyon, Bordeaux, un jeune obèse, de l’eau, de la terre et de la boue, Belphégor, une théorie sur les photocopieurs, des coups et blessures, des copies d’élèves, une jolie métisse, une jolie souchienne, des grues et des bulldozers, la différence entre une bibliothèque et une médiathèque, la rue Maucoudinat, une église qui penche, des trains et des graffitis, une salle de professeurs, un grizzli et un petit-gris, les cycles lunaires, une « foire aux livres », un vieillard accompagné d’un réveil, Josyane Savigneau, des illettrés, d’anciens amis anarchistes, des bulletins scolaires, des leçons de grammaire, une maison convoitée par des promoteurs, un fusil à un coup, et, au milieu de tout ça, des propos qui tomberaient peut-être sous le coup de la loi s’ils étaient tenus ailleurs que dans un roman.

Les lecteurs intéressés – mais pressés, ou masochistes, ou fous, ou réfractaires aux libraires, à la ville, à la foule des Fnac, ou vivant dans un village très reculé (ces chanceux), ou vivant à l’étranger (ces autres chanceux), ou atteints de la fièvre acheteuse, ou voulant finir leur carnet de chèques, ou riches à manquer de place pour leurs liasses, ou se tordant de douleur à l’idée de devoir patienter jusqu’au 29 août, ceux-là peuvent acheter ce roman au prix cassé, concassé, bradé, quasi donné, de dix-neuf euros, frais de port compris, augmenté d’une dédicace, d’un marque-page, d’un tee-shirt, d’un porte-clef, d’un bonbon à l’anis, d’un caillou, d’un mégot, d’un badge « En marche ! », d’une carte postale peinte avec les pieds par des infirmes, et, pour les plus chanceux, d’une photo de l’auteur, nu, intégralement.

(Envoyez un email à l’adresse suivante : boshimans@yahoo.fr.)

Samedi 16 juin 2018

 

 

Fils de personne

ob_8be7e5_le-prince-d-aquitaine-gerard.jpg

Le souvenir est le seul héros des romans : Le Prince d’Aquitaine (éd. Pierre-Guillaume de Roux), où le passé émerge comme un « sous-marin en maraude », n’échappe pas à cette règle. Dans ce récit de Christopher Gérard, un homme revient sur sa lignée : son grand-père rendu invalide par la Grande Guerre, son père pressé de s’ivrogner et de liquider l’héritage familial, sa grand-mère auprès duquel il trouvera un peu d’apaisement, la jeune fille dont il tombera amoureux.

Tout commence donc avec la Saignée de 14-18, « sous les remparts d’Anvers », quand le grand-père du narrateur, Fernand Élysée, devient « le Grand Invalide », dont les mutilations vont décider du destin des autres personnages. On pense ici beaucoup au Siècle de 14, et aux effets de la « nouvelle “guerre de Trente Ans” » (1914-1945) ; celle-ci, expliquait Dominique Venner, s’est terminée par la victoire des deux ennemis de l’Europe, les États-Unis et l’URSS, tandis que l’Europe elle-même, « traumatisée, culpabilisée, décérébrée, doutant d’elle-même », perdait la « foi en ses valeurs au point de les oublier ».

De même que l’Europe ne produira plus assez d’anticorps pour résister à ses ennemis, le fils de Fernand, médecin, n’en a aucun pour résister à la dispersion : il sera aussi veule que Fernand a été héroïque. Ce roman de la défaillance des pères, qu’elle soit causée par un obus ou par l’inconduite, est aussi le roman d’une enfance sans joie, meurtrie, diminuée, gênée, puisque le fils inconséquent de Fernand a également un fils, le narrateur ; celui-ci, en vingt-et-un courts chapitres, brosse le portrait d’une famille chaotique, dominée par un père noceur, alcoolique, menteur, dispendieux, volage, faible et lâche, qui dépense sans compter, comme décidé à jeter par-dessus bord toute forme de passé. « Malgré mes demandes pressantes de me la céder, cette relique familiale [une montre à gousset offerte au grand-père du narrateur par le roi Albert], tu l’avais bradée aux Puces, par pur plaisir de dilapider un patrimoine que tu refusais de transmettre – ce en quoi tu étais bien de ton époque. »

L’enfant doit grandir, et faire face aux menaces des créanciers, aux impatiences des patients, aux Pro Justitia des huissiers. Si encore son père lui en était reconnaissant, mais non : dès qu’il le peut, il diminue son fils, le ridiculise et le rabroue – la simple construction d’un herbier peut mal tourner. Si encore cet ivrogne avait des sursauts de lucidité, s’il avait de ces côtés attachants comme en développent certains velléitaires, mais non : « Tout était confus dans mon esprit, écrit le narrateur, hormis deux évidences : contrairement à l’adjudant [de La 317e Section], tu ne porterais jamais mon fusil pour me soulager. » Or à quoi servent les pères, sinon à porter les fusils de leurs fils ?

L’enfant, qui a développé une naturelle inconfiance en soi, a désormais deux ennemis : son père, et lui-même, car, devenu, comme il arrive, le père de son père, il éprouve une culpabilité pour des actes dont il est la victime. C’est d’abord le passé, significativement, ce passé que son père prend soin de liquider, en vendant un nouveau bien pour éponger une nouvelle ardoise, ou acheter une nouvelle automobile, détruisant chaque souvenir comme il écrase ses Gauloises Bleues filtre, c’est d’abord le passé qui va donner au narrateur l’assurance et la stabilité. Ce sera le club d’archéologie, les « fouilles », qui vont lui faire prendre conscience qu’il est « passé du côté des vieux, contre l’esprit de [s]on temps si vulgaire, celui des Plastic Seventies ». Il en est libéré : « Je n’étais plus seul contre le monde ».

C’est le passé, donc ; et c’est l’amour. L’enfant, ce « brave petit soldat de l’échec », qui aura voulu rester fidèle à son nom et à sa lignée, ne fut pas aimé, car « ses qualités, sa constance, la distance qu’il cré[ait] malgré lui par sa rectitude même ne lui [furent] jamais pardonnées » ; le jeune homme, lui, le sera, il n’aura plus à « serrer les dents sans gémir » ; l’homme, enfin, aura réconcilié Nerval et Montherlant, en devenant Prince d’Aquitaine après avoir été fils de personne.

 

Christopher Gérard, Le Prince d’Aquitaine

Pierre-Guillaume de Roux, 19.90 euros

*

Le vendredi 28 sept. 2018, de 18h30 à 20h30, Christopher Gérard dédicacera son livre à La Nouvelle Librairie (11 rue de Médicis, Paris 6e, face au Luxembourg) ; on nous promet du Morgon.

francois-bousquet-1_6105118.jpg

Justice de classe

Morillo.jpg

 

« Vous vous attendiez à quoi ? Ce que vous pouvez être naïf… »

Oui, je suis naïf, et je n’envie pas les gens qui ne le sont pas, que rien n’étonne ni ne révolte : vendredi, la cour d’assises de Paris a condamné, respectivement, à onze ans et sept ans de prison Esteban Morillo et Samuel Dufour. Oui, la justice politique, la justice impunie, qui se double ici d’une justice de classe, ne laisse pas de me stupéfier.

J’avais écrit, en 2013, un texte sur les circonstances de la mort de Clément Méric. Il commence par ce qui s’est dit, quelques heures, parfois quelques minutes, après les faits, et qui donnait déjà envie de s’arracher les cheveux tant tout hurlait le mensonge ; il se poursuit avec ce qui s’est réellement passé ; et se conclut sur l’effet que cet évènement a produit sur moi.

*

« Je suis révoltée tout simplement qu’à Paris aujourd’hui, en 2013, un jeune de dix-neuf ans puisse être assassiné, de façon relativement préméditée en plus puisqu’il se trouve quand même que les groupes avaient préparé le passage à tabac de Clément…

— Oui, puisqu’ils l’attendaient…

— Ils l’attendaient…

— … devant un magasin.

— Voilà. »

C’est Clémentine Autain qui s’exprime ici[1] ; elle est interrogée par une journaliste, quelques heures après la mort du jeune militant d’extrême gauche, fils de professeurs de droit et étudiant à Sciences-Po, Clément Méric. Elle parle donc de passage à tabac, de préméditation (même précédé d’un relativement qui tient de l’oxymore), d’assassinat, et plus loin dans l’interview de crime politique. Au même moment, Harlem Désir, Premier secrétaire du Parti socialiste, explique qu’il s’agit d’un « ignoble crime de haine ».

Ceux qui auraient prémédité ce meurtre, continue Clémentine Autain, appartiennent à des groupuscules nationalistes. C’est aussi ce que dit Jean-Luc Mélenchon, en accusant les « groupes d’extrême droite [qui] assassinent en frappant ».

Ces « skinheads » ont provoqué les « antifas » dans un magasin. Ceux-ci en aucun cas n’étaient venus pour se battre, explique un certain Mohamed Slimani, présenté comme « référent collectif antifa Paris banlieue » ; ils ont même averti les vigiles. Les skinheads ont été « sortis par la sécurité » ; mais, « loin de rebrousser chemin, ils seraient restés devant le magasin en attendant des “renforts” » ; quand finalement les antifas ont quitté le magasin, plusieurs skinheads les « ont encerclés, ont sorti des poings américains », et se sont jetés sur eux.

Au cours de cette attaque, Clément Méric a été frappé à mort. Une jeune femme explique qu’elle a vu des hommes au crânes rasés, tatoués « sur le cou », armés de poings américains, s’acharner sur lui. Un ami du mort assure qu’il a vu l’assassin « avec un poing américain » ; un autre évoque « un objet brillant sur les mains » ; et un article de L’Express certifie que « l’un des skinheads l’a frappé avec un poing américain. » Certains disent même que le jeune militant a été frappé à terre, et achevé.

L’assassin armé et tatoué s’appelle Esteban Morillo ; et Jean-Luc Mélenchon explique que ce néo-nazi est un gaillard qui fait le double du poids de Méric (Patricia Tourancheau, de Libération, utilisera le terme « balèze »).

« Nous ne nous attendions pas à un tel affrontement, dit l’un des antifas. […] Clément a été touché au visage par un coup-de-poing américain. Nous avons finalement réussi à faire fuir [les skins], mais trop tard : Clément est mort sur le coup. »

*

« Je me méfie, moi, de tous les amalgames et de toutes les comparaisons : il y a des faits, et les faits, c’est ce qui s’est passé, il y a deux jours, à Paris ». Soucieux de suivre le conseil exemplaire que donnait, sur RMC, M. Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, nous avons voulu revenir sur ces faits, effectivement, et uniquement, en nous fondant sur les résultats de l’autopsie, les enquêtes des journalistes, les propos et les décisions du procureur de la République et du juge d’instruction, qui s’appuient eux-mêmes sur les témoignages des vigiles et les images des caméras de surveillance.

Le mercredi 5 juin, une vente privée de vêtements de marque anglaise a lieu dans un immeuble du quartier Saint-Lazare, à Paris. Parmi les clients, deux groupes sont là : l’un est d’extrême gauche, l’autre d’extrême droite ; les antifas sont quatre, les skinheads également, dont une jeune femme de trente-deux ans prénommée Katia. Or cette rencontre, explique dès le début le procureur François Molins, est « totalement fortuite ».

Selon les témoins (les vigiles et les clients), un des antifas qui accompagnait Clément Méric a provoqué et défié l’autre groupe, « déclarant ostensiblement “les nazis viennent faire leurs courses” ou quelque chose comme ça ». Le ton monte : les vigiles, prévenus par les skinheads, confirment que ce sont les antifas qui ont fait monter la tension : un des agents de sécurité « met en cause les quatre militants du groupuscule antifasciste auquel appartenait la victime, et plus particulièrement l’un d’entre eux », qui « avait des gants de boxe dans son sac » et poussait ses camarades à se battre ; les skins, toujours selon le vigile, « cherchaient plutôt à éviter l’affrontement et à partir discrètement ».

La jeune femme du nom de Katia appelle son compagnon au téléphone : il s’appelle Esteban Morillo ; il a vingt ans, il n’est pas armé ni tatoué, et il pèse soixante-cinq kilos.

Les vigiles finissent par obliger les antifas à quitter les lieux. Ceux-ci s’en vont effectivement en prévenant les skinheads qu’ils ne s’en tireront pas comme ça et seront attendus à la sortie ; les skinheads auraient encore demandé aux vigiles de faire partir Méric et ses camarades qui étaient restés près de l’immeuble ; ce qui fut fait pour la seconde fois. Avant de vider les lieux, un des antifas aurait dit des skins : « Ce sont des gens qui ne devraient même pas être vivants. »

Les skinheads, que Morillo a rejoints, sortent du magasin – et tombent sur les antifas, qui les attendent. Le procureur dit qu’il n’était pas possible de savoir qui avait déclenché la bagarre ; que l’on pouvait seulement dire qu’il y avait eu une « rixe », une « scène de violence avec échange de coups ». Les skinheads déclarent n’avoir fait que répondre à une agression, et n’avoir agi que par légitime défense. Les témoignages concordent pour dire que deux antifas ont attaqué Morillo, tandis qu’un troisième, Clément Méric, l’attaquait dans le dos ; Morillo se serait retourné, aurait asséné deux coups de poing à Méric, qui est tombé et qui est donc mort un peu plus tard.

En conséquence, le juge d’instruction a mis en examen Morillo pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, et non pour homicide volontaire.

En somme, contrairement à ce qu’ont affirmé, par bêtise idéologique, récupération cynique ou indignation surjouée, Mlle Autain et MM. Mélenchon, Valls, Désir, Plenel, etc., contrairement à ce qu’on a pu lire dans L’Express, dans Libération, dans Les Inrockuptibles, dans La Dépêche du midi, sur Rue89, Mediapart, etc., ce ne sont pas les skinheads qui ont provoqué les antifas ; et ce ne sont pas les skinheads qui ont attendu les antifas en bas de l’immeuble pour en découdre. Ce sont les antifas qui ont provoqué et attendu les skinheads, ce sont les antifas qui ont pris à partie Morillo. Celui-ci, qui ne porte pas de tatouage dans le cou et n’est pas « balèze », n’a pas lynché sa victime, ne l’a pas passée à tabac, ne s’est pas acharné sur elle : il a donné deux coups de poing à Clément Méric, en se retournant sur lui, qui l’attaquait dans le dos ; il n’y a pas eu de sa part préméditation, il n’y a pas eu de crime ni d’assassinat : il est coupable de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».

*

« Clément Méric est mort assassiné, a pu écrire un romancier, sur son blog. Je pense qu’il est difficile de dire le contraire. » C’est très facile, au contraire, aussi facile que de dire la vérité. (Comme un lecteur de ce blog avait rappelé au romancier que l’assassinat impliquait la préméditation, ce que « l’enquête en cours » devrait déterminer, l’écrivain en chambre avait répondu : « Je laisse ton commentaire uniquement par souci pédagogique. On oublie toujours trop vite ce qu’est le fumier » ; puis il avait appelé son correspondant « petite merde fasciste ». (Si j’ai tendance à trouver désagréable que l’on dise, pensant me faire plaisir, que je suis « écrivain », ce n’est pas seulement parce que je n’en suis pas un, c’est aussi parce que ce mot désigne des gens à qui j’aurais honte d’être assimilé.))

Pourtant, c’est sans doute parce qu’ils pensent, comme ce romancier, que Méric est mort assassiné, parce qu’ils pensent qu’il est difficile de dire le contraire, parce qu’ils pensent qu’il y a eu préméditation, passage à tabac par des balèzes tatoués, et meurtre, parce qu’ils pensent, comme M. Mélenchon et Mme Vallaud-Belkacem, qu’il est indécent d’« atténuer la responsabilité des agresseurs » en renvoyant dos à dos la violence de l’extrême droite et celle de l’extrême gauche, parce qu’ils pensent comme M. Valls, protecteur et ministre des antifas, que « la haine a frappé », parce qu’ils pensent, comme un ancien redskin, que « les nazillons sont désinhibés », et que ce « meurtre » vient du climat « sexiste, homophobe et raciste » qui coagule depuis que prospèrent les adversaires de la « loi Taubira », parce qu’ils pensent comme Renaud Revel que ce drame, ce « tabassage en règle par des nervis d’extrême droite », était « inscrit dans les gènes du mouvement contre le Mariage pour tous », c’est parce qu’ils pensent tout ça que des dizaines de milliers d’étudiants, de militants, de syndicalistes ou de « simples citoyens » ont « défilé contre la barbarie », et que certains d’entre eux ont tout cassé sur leur passage et attaqué « un immeuble où résidaient des partisans de la Manif pour tous » aux cris de « Pas de fachos dans nos quartiers, pas de quartier pour les fachos ».[2]

C’est aussi pour tout ça qu’une manifestante de soixante-quinze ans a pu dire de Clément Méric :

« Il aurait pu être mon petit-fils. »

*

Je ne saurais représenter le mépris où je tiens cette France défileuse, qui piétine la justice pour que passe la sienne, qui veut un procès politique alors que c’est une justice de classe qu’elle réclame. Elle l’aura ; et ce sera le procès des bourgeois qui ont eu tous les privilèges contre un jeune prolo qui n’en aura jamais aucun – le procès des possédants contre un fils d’immigré, immigré lui-même, qui n’aura connu que des boulots de pauvre, contre un jeune homme qui ne pensait pas tout ce qu’il faut penser et aura été dénoncé aux cognes, pour cette raison, par le maire de son village, contre un déraciné qui aura cherché son identité et l’aura trouvée, avec l’amitié et l’amour, dans les courants de pensée que les vertueux proscrivent, et qui aura tenté de survivre dans un monde fabriqué contre lui et les siens.

Mais il n’y a plus de survie, ni même de vie, il n’y a plus que la mort – et c’est celle de Clément Méric, et elle est irrémédiable. Celle de Morillo peut commencer : il n’y aura pour lui aucun cortège, aucun défilé, aucune vertueuse vieille dame qui pourrait être sa grand-mère, seulement la France clémentineuse et autinisée, celle des fils d’universitaires, des antifas de souche et des étudiants à Sciences-Po, celle des mauvais écrivains, celle des pas-de-quartier, des Valls-Belkacem, des Mélenchon, que tout estomac un peu frotté de justice ne peut que vomir – celle des flics, des crapules et des salauds.

Dimanche 16 sept. 2018

[1] Les citations sont extraites d’interviews diffusées sur des chaînes de radio ou de télévision (RMC, BFMTV, etc.), et de témoignages parus dans la presse écrite (L’Express, Libération, etc.).

[2] Dans le même ordre d’idées, une étudiante ajoute : « Ce qui s’est passé avec la Manif pour tous et le mouvement de Frigide Barjot a un rapport [avec la mort de Méric]. Ils ont jeté de l’huile sur le feu. Ils ont ravivé la haine qu’il pouvait y avoir entre les différents mouvements radicaux. »

La boxe du style

La boxe du style

 

Dernier entretien ; il est conseillé de lire les volets précédents (« Avant L’Ivraie », nos 2, 3, 4, 5, 6 et 7).

*

R.L. Qu’est-ce que vous allez publier, après L’Ivraie ?

B.L. En janvier, il est question que paraisse un essai de moi intitulé La Littérature à balles réelles, aux éditions Léo Scheer, et peut-être, chez le même éditeur, Une jeunesse les dents serrées, dont j’ai déjà parlé ici… Ensuite, je ne sais pas…

R.L. Il y a les articles que vous publiez depuis un an sur votre blog…

B.L. Oui… Je ne sais pas s’ils sont publiables… Certains, peut-être… Ce sont surtout des textes de réaction, de ricanement et d’indignation. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ça s’écrit tout seul et que ça me soulage…

R.L. Vous allez continuer à en faire ?

B.L. Oui, je crois. En réalité, j’en écris depuis toujours, seulement je ne les publiais pas : ils constituaient mon journal.

R.L. Vous tenez un journal ?

B.L. Oui, depuis vingt ans. Les livres que j’ai publiés y sont tous nés : ç’a été un laboratoire, une couveuse, un atelier ; j’y ai appris à écrire, à développer des intuitions, à trouver mon ton et ma manière.

R.L. Vous voulez le publier ?

B.L. Je l’ai toujours écrit dans la perspective de le voir publier, mais, d’un autre côté, je ne sais pas si j’oserais : j’aurais l’impression de me promener à poil dans la rue. Sans être frileux, on a ses pudeurs.

R.L. Pourquoi ? C’est graveleux ?

B.L. Pas au sens où vous l’entendez… Il me serait impossible de ne pas le censurer : il y a des secrets qui ne m’appartiennent pas, et que je ne peux pas, moralement, lever, au point d’être même, parfois, incapable de les écrire. Évidemment, j’ai l’illusion que ces pages indicibles seraient meilleures que celles que je ne censure pas. Je me figure que, si je bute sur elles, c’est qu’elles contiennent une vérité digne d’être explorée. C’est sans doute faux : je me les représente comme « l’île au trésor », parce que je les considère depuis L’Hispaniola, alors que j’y trouverais sans doute une mer bleue idiote et des cocotiers couillons, comme sur toutes les îles.

R.L. Mais si c’est « l’île au trésor », ça vaut peut-être le coup ?

B.L. Peut-être, je ne sais pas… Pour le reste, j’espère que l’on peut voir dans mon journal l’évolution de la France des vingt dernières années, ses changements de mœurs, de langage et de population… En tout cas indirectement…

R.L. Et directement ?

B.L. Directement, on trouve un document sur la situation matérielle, culturelle et sentimentale d’un déclassé, névrosé et schizoïde.

R.L. (Rires.) Il est drôle ?

B.L. Qui ? Le journal ou le névrosé ?

R.L. Le journal…

B.L. Disons qu’il y a des périodes amusantes, d’autres plus sombres. Le rire, c’est tout ce qui reste quand la morale interdit de tuer.

R.L. Ce n’est pas un cliché, ça ?

B.L. Probablement, mais je n’oublie pas qu’il y a de la vérité dans le cliché. On n’écrit pas un pamphlet par hasard : on veut tuer, on veut que l’ennemi ne s’en relève pas. J’ai déjà parlé ici de l’article de Sartre contre Mauriac…

R.L. Je l’ai cherché depuis… « Monsieur François Mauriac et la liberté »… Il a été publié dans La NRF en 1939…

R.L. Voilà, et il se ferme sur ce tranchant de hache : « Dieu n’est pas un artiste ; M. Mauriac non plus. » Sartre reprochait à Mauriac d’être un romancier omniscient qui enlevait toute liberté à ses créatures. Je constate que, mis à part son excellente Pharisienne et deux ou trois longues nouvelles, Mauriac n’a plus écrit de romans après cet article-guillotine. Mieux : je constate que ce reproche, Sartre a fini par se l’adresser : pourquoi a-t-il arrêté Les Chemins de la liberté, sinon parce qu’il n’arrivait plus lui-même à croire à ses « trucages romanesques » ?

R.L. C’est lui qui parle de « trucages » ?

B.L. Il utilise l’expression à propos du roman en général, dans un entretien accordé à Madeleine Chapsal, je crois… Il ne croyait plus aux techniques du roman américain, à Dos Passos, qu’il admirait du temps de son opposition à Mauriac… Donc, Sartre a voulu que ses coups portent, et ils ont porté si bien que l’uppercut lui est revenu – knock-out.

Écrire, en général, c’est boxer ; une phrase, c’est un ring. On met les gants, les points-virgules et les subordonnées, et on passe sous les cordes – mais l’adversaire, c’est l’idée, c’est ce qu’on cherche à exprimer, c’est le sens, c’est Joe Frazier, et c’est le meilleur, il est rapide, surentraîné, champion du monde : on n’a aucune chance, on va se faire ouvrir le crâne en une minute. D’ailleurs, le combat est à peine commencé que c’est Gravelotte : ça tombe ! ça tombe ! ça tombe ! Ça va trop vite, on est trop lent pour esquiver, on n’a pas les jambes, on n’a pas de souffle. Dans le coin, ça s’époumone, c’est Littré et Grevisse, les entraîneurs, des pointures : « Trop long ! Crochet ! Gauche ! Plus court ! » Et puis, soudain, on a tenté au hasard un direct désespéré et on a touché le sens à l’arcade : personne ne l’a vu, sauf le sens, qui commence à douter. « Enchaîne ! » C’est Émile et Marcel, dans le coin. On enchaîne : ça le surprend tellement, le sens, qu’il se retrouve dans les cordes. Non seulement on l’a coincé, mais on sait comment l’atteindre : on fonce, on lui bourre les côtes, nouvel enchaînement droite-gauche, principale et relative, point-virgule, droite-gauche, nouvelle relative, tiret, adjectif en italiques, point, on ne sent plus rien, ni la fatigue, ni les coups, on s’arrêtera quand on l’aura couché – et le sens se couche, comme un soleil, et ça fait une grande lumière en soi, et c’est toute l’idée qui apparaît, claire et pure comme la joie.

On rêve évidemment : on ne battra jamais Joe Frazier, le Proust du crochet du gauche – mais, de temps en temps, ça fait plaisir de toucher à ce qu’on veut dire, de réussir quelques enchaînements.

R.L. Vous avez eu des modèles, parmi les auteurs de journaux ?

B.L. J’ai beaucoup lu les journaux, si différents qu’ils soient, de Renard, de Léautaud, de Matzneff… Mais ceux qui ont eu le plus d’influence sur moi, je crois, ce sont ceux de Gide, et, évidemment, ceux de Renaud Camus, le maître incontesté, le Joe Frazier du journal, qu’il a sans doute renouvelé en le poussant dans les cordes, jusqu’aux dernières extrémités, jusqu’au « secret qui reste quand tous les secrets sont levés ».

R.L. Vous n’allez pas publier d’autres romans ?

B.L. Et pourquoi pas ?

R.L. Parce que vous n’en parlez pas…

B.L. J’ai des manuscrits dans mon disque dur, un ou deux romans, des récits, qui n’attendent que le bon vouloir des éditeurs. Je ne sais pas ce qu’ils deviendront – les manuscrits, pas les éditeurs (eux, je sais ce qu’ils vont devenir : ils vont mourir)…

R.L. Allons bon…

B.L. L’édition, c’est comme les journaux, la radio, la télévision, le disque, les galeries, et d’autres choses encore : c’est fini, c’est le Vieux-Monde, l’Ancien Régime de l’information, du livre et de l’art. Les journaux, tout le monde le sait, sont sous assistance respiratoire : plus personne ne les lit, ils survivent à coups de perfusions subventionnées. La télévision, c’est pareil : une seule vidéo sur YouTube peut atteindre des centaines de milliers de vues en quelques jours, parfois en quelques heures, et dépasser l’audience d’une émission populaire… Non seulement les gens n’ont plus du tout confiance dans la presse, dans la télévision, dans les galeries, mais en plus ils ont créé leurs propres journaux, leurs propres chaînes, leurs propres galeries – et tout ça n’est pas « virtuel », ça existe. « Virtuel » est un mot mensonger : rien n’existe plus que le virtuel, rien ne vit moins que ce qu’on appelle la vie.

Je me demande si tout le monde a bien conscience de ce qui s’est passé, en vingt ans, avec Internet : un monde a été englouti. Un adolescent d’aujourd’hui n’allume pas la télévision, mais son smartphone, qu’il n’a d’ailleurs éteint que pour le recharger ; il ne regarde pas, il visionne : il ne s’intéresse pas aux émissions ni aux films, mais aux vidéos et aux séries qu’il télécharge sur son PC.

R.L. Vous trouvez ça positif ?

B.L. Je ne néglige pas le consumérisme abrutissant qu’il peut y avoir dans ces nouvelles façons de consommer de l’image, du « son » et de l’écrit… Mais je considère aussi que l’on a assisté en vingt ans, peut-être un peu moins, à une véritable révolution, dont nous ne mesurons pas encore les effets… Tout est consommé. Je vais tenter le chiasme : cette révolution ne produit pas seulement une façon de consommer, elle a consommé une façon de produire : regardez comme les journaux télévisés ont l’air préhistoriques, artificiels, à côté de la plaque… On aurait presque pitié de Mme Lapix et de M. Delahousse. On a envie de leur dire : « Arrêtez votre cinéma : vous voyez bien que plus personne ne vous croit… » Prenons les choses dans un autre sens : regardez comme l’aphorisme, qui paraissait un peu suranné, a repris de l’éclat grâce à Twitter, regardez comme le documentaire est en train de se renouveler grâce à la téléphonie…

R.L. « Regardez comme l’art du portrait a été révolutionné par le selfie »… Vous n’êtes pas victime du mirage technologique ?

B.L. Oh ! je ne suis pas dupe, je vois bien que les vidéos qui font le plus de « vues » montrent des chatons endormis ou des chimpanzés à lunettes, je vois bien que les gens qui écrivent sur Facebook écrivent un français de chiens fous… Je vois bien tout ça. Mais c’est la loi du nombre. Et dans la boue il y a aussi le diamant.

R.L. Tiens ! nous sommes revenus à notre point de départ…

B.L. Il y a un an que j’ai ouvert un compte Facebook : je n’avais jamais mis les pieds là-dedans, je croyais que c’était bon pour les adolescents… Il y a sans doute des adolescents, mais je ne les ai pas trouvés : on ne trouve jamais que ce que l’on vient chercher. Ce que j’ai trouvé, c’est une sorte de monde parallèle, une somme d’informations, de textes, de photos, de tableaux, de documents, et d’écrivains, et d’artistes… Bien sûr, c’est aussi le monde du cliché et du mauvais français, mais le Vieux-Monde aussi est celui du cliché et du mauvais français ; bien sûr, c’est le règne de l’hyper-démocratie, mais le Vieux-Monde est celui de la démocratie controuvée, des fake news légitimes. Et puis, dans le Nouveau-Monde, je le disais, il y a ce que l’on ne trouve presque plus dans l’Ancien : le diamant, l’aphorisme, le film, l’idée… Bien sûr, ça se cherche encore, mais, je le répète, ce monde nouveau est infiniment plus réel et vivant que le monde de naguère : on y exprime des idées, on y voit des images, on y lit des échanges – on y respire.

R.L. Vous avez du mal à respirer ?

B.L. J’étouffe. L’État m’étouffe. Quand je dis « l’État », je veux dire le pouvoir, parce qu’il faut bien donner un nom générique à la forme de soumission générale et institutionnelle, éducative, fiscale, morale, intellectuelle, que sais-je, où nous avons été poussés, et auquel Internet a permis d’échapper, provisoirement, semble-t-il. Cette sensation d’étouffer, il me semble l’avoir, pour des raisons familiales et sociales, toujours ressentie. Dès mes quatorze ans – je sais : c’est jeune –, je me suis représenté l’État sous la forme de l’Hydre de Lerne du Petit Larousse illustré, en quoi j’ai toujours été profondément anarchiste. Je ne vois pas l’anarchie comme un système politique viable, pas du tout, mais comme une façon personnelle de vivre, comme la seule morale qui vaille, celle qui dit « Mort aux cognes et aux cinq-fruits-et-légumes ! », celle qui ne supporte pas que les cognes Schiappa et Ruquier lui disent comment on doit penser, ce que l’on doit manger et qui l’on doit baiser. Je pense ce que je veux, je mange ce que je veux et je baise qui je peux, « dans la limite des places disponibles », comme disent les marchands.

R.L. Le pouvoir anesthésie la révolte ?

B.L. C’est une de ses fonctions. Quelle révolte souhaiter du citoyen qui attend tous les mois que l’État lui verse sa retraite, son traitement, ses allocations, ses indemnités et sa prime de rentrée scolaire ? Quand les Français manifestent, c’est pour défendre la sécurité sociale ou le statut de fonctionnaire, mais si on égorge leur voisine, ils découpent des petits cœurs dans du papier rose. Quelle criminelle dérision…

Après l’assassinat des journalistes de Charlie hebdo, j’ai vraiment cru qu’il se passait quelque chose : j’avais été impressionné par les défilés parisiens et lyonnais… Mais non, bien sûr, ce n’était que la version manifestante du petit cœur rose. C’était le petit cœur rose en marche, avant que le petit Macron ne marche à son tour au son de L’Hymne à la joie. D’ailleurs, les organisateurs avaient beaucoup insisté : c’est une marche, pas une manifestation, et pas de slogans anti-ceci ou cela…

R.L. Ça y est : vous revenez à vos obsessions…

B.L. La phrase la plus révoltante, et la plus impie, que j’ai entendue ces dernières années, c’est « Vous n’aurez pas ma haine ». Celui qui a dit ça, son enfant est mort deux fois. Quand son enfant se fait assassiner, on ne répond pas que l’on n’a pas de haine, on répond qu’on a envie d’enfoncer vingt centimètres de haine en acier trempé dans le ventre de l’assassin, sinon on est un…

R.L. Il vaut mieux s’arrêter là. Je rappelle le titre de votre roman : L’Ivraie, qui paraîtra aux éditions Léo Scheer, le 29 août. Merci, Monsieur Lafourcade.

B.L. C’est un peu abrupt, non, comme fin ?

R.L. C’est qu’il est interminable, cet entretien…

B.L. J’avais encore tant de choses à dire…

R.L. Vous les écrirez.

Dimanche 26 août 2018

« L’espace est un rapport au temps, le point de fuite une nostalgie » (Avant L’Ivraie, 7)

 

Singe.jpg

 

Avant-dernier entretien ; il est conseillé de lire les volets précédents (« Avant L’Ivraie », nos 2, 3, 4, 5 et 6).

*

R.L. La connaissance, et sa transmission, ont donc régressé…

B.L. Sans aucun doute… Un adolescent n’a plus aucune connaissance historique, par exemple. Il est incapable de situer Sully, Colbert ou Courbet, quand il les connaît. Le temps a été avalé par l’ignorance. Or on ne peut pas aimer profondément un paysage, une statue, une église, un visage, si l’on ne sait pas les situer dans l’espace ni dans le temps. L’espace est un amour du passé, la géographie un rapport escarpé à l’histoire. Un lieu est une origine, une perspective, et donc une nostalgie – le sentiment le plus noble de l’être humain. Seuls les très jeunes enfants ne l’éprouvent pas, précisément parce qu’ils n’ont pas de passé, mais dès qu’ils commencent à vieillir, regardez-les bien, ils cesseront de jouer, ils regarderont par la fenêtre, ce sera un dimanche, « demain, y a école », eh bien, le regard un peu triste qu’ils auront, ce sera celui de la fatalité, de la perte, de la fin : la conscience du temps aura fondu sur eux. Ils auront eu des dimanches, des étés, des instituteurs, et puis les grandes vacances seront moins longues, les grandes personnes moins hautes, enfin, un jour, entrant par hasard dans leurs anciennes salles de classes, ils seront étonnés, et déçus, de les trouver si minuscules : si la nostalgie est une déception, c’est que l’espace est un rapport au temps, la conscience du vieillissement. Ce n’est pas seulement : « Ce n’était donc que ça ? » C’est : « J’ai déjà tant vécu ? » Ce sentiment de la perspective est vital : sans lui, nous ne pouvons rien éprouver, et l’art, par exemple, nous est à jamais fermé. Il y a toujours du passé dans l’art, et la création est toujours une nostalgie. Je prends le mot perspective au sens pictural : la peinture est entrée dans l’ère moderne avec le point de fuite. Le point de fuite, c’est la nostalgie.

R.L. Est-ce que l’on peut en dire autant de la langue française, qui serait un amour historique de la langue et un rapport nostalgique à celle-ci ?

B.L. Ô combien ! Le héros de mon roman, Jean Lafargue, n’est pas écrivain pour rien… On a parlé du sentiment océanique, Lafargue éprouve, lui, le sentiment étymologique, avec l’horreur de le voir disparaître, car il y a du désespoir à constater cette disparition… Comment pouvez-vous espérer lire, et plus encore écrire, si vous n’éprouvez pas le langage ? Beaucoup de lecteurs et d’auteurs ne l’éprouvent pas… Vous avez lu du Philippe Claudel ?

R.L. Ah ! on commençait à s’ennuyer… Il faut toujours que vous attaquiez quelqu’un…

B.L. Oui, c’est vrai, j’en éprouve des remords, parfois, vous savez…

R.L. Je plaisantais…

B.L. Mais non, c’est un vrai problème : d’où vient cette manie d’attaquer ? Est-ce parce que je suis gascon ? Le pays de d’Artagnan et des Cadets ? Des frères Boniface ?

R.L. Revenons à la langue française…

B.L. Je vois : j’allais faire une démonstration implacable en dix mille signes sur le rapport au corps dans la littérature, mais vous me retirez le clavier des doigts comme un sapajou…

R.L. Je voudrais surtout vous éviter de perdre le peu de lecteurs qu’il vous restera après cette interview-fleuve, et même océanique…

B.L. Certes… La langue française, donc…

R.L. Philippe Claudel, plutôt…

B.L. Je vais essayer de le dire sans chercher la bagarre… Disons qu’il y a des écrivains, et des lecteurs, qui me semblent n’avoir aucune conscience de la perspective, que celle-ci prenne la forme de la grammaire ou celle de l’étymologie…

R.L. C’est-à-dire ?

B.L. Vous me prenez au dépourvu… Ah ! tenez : hier, j’ai reçu dans ma boîte aux lettres un prospectus où il était question d’une fête communale qui promettait « une formidable occasion de se retrouver. » Comparons avec ceci : « Minuit, l’heure des crimes formidables. » Il y a donc deux façons, contradictoires (« extraordinaire » et « épouvantable »), d’utiliser le même adjectif. Je ne dis pas que le mauvais écrivain utilisera « formidable » dans le sens moderne et le bon dans le sens ancien : pas du tout, ou pas seulement. Je dis que le mauvais écrivain ne voit que la polysémie, où le bon écrivain considère l’étymologie. La polysémie voit les mots plats comme des tables, l’étymologie les regarde en perspective : c’est le point de fuite du sens. L’étymologie est la perspective dans le temps, comme la syntaxe est la perspective dans l’espace, les deux courant, donc, vers le sens – mais je ne veux pas ennuyer davantage le lecteur. Il lui suffira de lire une page de Virginie Despentes après avoir lu une page de La Bruyère : il comprendra ce que je veux dire…

R.L. Tous les écrivains d’aujourd’hui sont nuls, c’est ça ?

B.L. Mais pas du tout, au contraire ! Disons plutôt : la plupart des écrivains dont on parle, et c’est à croire qu’on en parle sans les avoir lus. Il suffit que l’on annonce en septembre un roman d’Angot, de Kerangal, ou de Machin-Chose, pour que ces livres se retrouvent sur les listes des prix littéraires, et que leurs auteurs aient déjà eu des articles, des interviews sur les chaînes et les radios d’État…

R.L. C’est la jalousie qui vous fait parler ?

R.L. Je vais vous surprendre : je suis beaucoup trop vaniteux pour être jaloux. Je ne ressens pas la jalousie. Mais je comprends qu’un romancier talentueux puisse la ressentir en entendant telle nullité interviewée, à sa place, sur une chaîne d’État… L’imposture dans la lumière laisse le talent dans l’ombre. Un graffiti n’est pas fait pour être vu, mais pour que l’on ne puisse pas voir, et par exemple le beau monument qu’il salit et dégrade ; c’est à ça que servent les livres d’Angot. À propos, je vous conseille l’interview qu’elle a accordée à Guillaume Erner, dernièrement, sur France Culture : quand vous écoutez ça, vous vous demandez si vous n’êtes pas victime d’un décrochement de la réalité, d’un décalage orbital, je ne sais pas comment dire, c’est comme si vous aviez versé dans un monde d’avant la découverte du langage, le monde de l’âge de pierre, un monde de cavernes et de chimpanzés, vous avez l’impression d’être le mégalithe au début de 2001, l’Odyssée de l’espace, tant tout ce que vous entendez, un mélange d’interjections bizarres et d’interpellations agressives, est inouï : c’est donc ça, un écrivain dans le pays qui a vu naître Flaubert…

R.L. Ça y est, ça vous reprend…

B.L. Pardon… Oui, je voulais dire que les écrivains dont on parle sont invités et interviewés par automatisme pavlovien : personne ne les a encore lus, ni les journalistes qui les invitent, ni les organisateurs de salons qui vont en faire leurs vedettes, ni les jurés qui s’apprêtent à les couronner… C’est un circuit fermé à rotation courte, comme disent les industriels du yaourt.

Donc, non, évidemment, pour répondre à votre question : tous les écrivains ne sont pas nuls. Je pourrais citer Matthieu Jung… Dernièrement, j’ai lu de lui un superbe roman : Principe de précaution… Mordant, réaliste, inquiétant, méchant, sombre et drôle : c’est toute la société, ses contradictions, ses ridicules, ses peurs, qui apparaît dans ce livre, nue comme la vérité… Je ne dirai pas tout le bien que je pense de Patrice Jean, de son Homme surnuméraire, de ses Structures du Mal : j’en ai déjà beaucoup parlé sur mon blog… C’est Jean, d’ailleurs, qui m’a fait découvrir Matthieu Jung… Je pourrais parler de Camus, de Houellebecq, de Millet, de Matzneff, d’Olivier Maulin, de Christopher Gérard, de Jean-Claude Hauc, qui font partie des excellents écrivains d’aujourd’hui… Lisez La Nuit du libertin, L’Indifférent, Les Eaux noires, de Jean-Claude Hauc, vous verrez ce qu’est un écrivain, quelqu’un qui a conscience que la langue est une perspective…

J’ai reçu ce matin le nouveau roman de Christopher Gérard, Le Prince d’Aquitaine, publié par Pierre-Guillaume de Roux : la joie que j’en ai ressentie me fait dire que je n’ai pas tout à fait le cœur corné, que je ne trempe pas entièrement dans le vinaigre : un nouveau livre, un nouveau film me trouvent toujours neuf. Savoir que je pourrai lire, bientôt, un livre de Patrice Jean m’enchante. J’étais fait pour la joie et pour la gratitude, pas pour la haine ni pour le désespoir où cette horrible époque me plonge.

Donc, tous les écrivains ne sont pas nuls, mais tous les écrivains ne sont pas lus, ni entendus : il y a les écrivains qui parlent et ceux que l’on empêche de parler. Parmi ceux qui parlent, il y a ceux qui trouvent leurs mots, et ceux qui ne les trouvent pas : les premiers sont toujours contents d’eux, alors que leurs mots sont rarement les bons ; les seconds toujours insatisfaits, parce qu’ils savent leurs mots insuffisants. Un écrivain, voyez-vous, ça s’écoute : chez certains, on sent la jouissance à trouver des mots faux, souvent « à la mode », qui n’attachent jamais le sens, et glissent, visqueux, comme des couleuvres entre les phrases. C’est le cas d’Angot, de Sollers et de beaucoup d’autres pignoufs…

R.L. Vous m’avez dit un jour : « J’ai une ambition silencieuse »… Qu’est-ce que vous vouliez dire ?

B.L. C’est une phrase d’Antonio Ferrera, le torero… Je ne sais pas ce qu’il voulait dire… Je la comprends comme ça : l’art renvoie au silence… La musique, qui est sans conteste l’art majeur, est un silence : l’art, à une certaine hauteur, dépasse toute explication. D’ailleurs, il ne faudrait pas expliquer : le commentaire tue. Je ne fais pas l’éloge de l’ignorance : les appareils critiques, les notes de bas de page sont souvent passionnants, mais une page, une note, une scène, une séquence, n’ont pas besoin d’être justifiées, et il est ridicule de laisser des professeurs, ou des gens comme moi, puisque ça m’est arrivé, justifier la phrase parfaite de Proust.

(À suivre.)

Samedi 25 août 2018

 

La blédardisation des esprits (Avant L’Ivraie, 6)

micro-mini-karaoke.jpg

 

Suite de l’entretien ; il est conseillé de lire les volets précédents (« Avant L’Ivraie », nos 2, 3, 4 et 5).

*

R.L. « Le mélange de deux éléments sains mais contradictoires » : vous pensez aussi au métissage ?

B.L. Non, ni au multiculturalisme, la variante culturelle du métissage. Dans les mélanges dont je parle, il y a vraiment un mélange, même négatif : la boue est vraiment le produit de la terre et de l’eau. Un élément distinct est créé à partir des deux autres. Dans le multiculturalisme, il n’y a aucune création, même négative, il y a une identité nouvelle s’imposant à une plus ancienne, qui finit par fuir cette soumission programmée…

R.L. C’est ce que vous appelez le white flight

B.L. Oh ! ce n’est pas moi qui l’appelle comme ça : le phénomène a été décrit et analysé, il y a longtemps déjà, aux États-Unis, et depuis peu en Europe…

R.L. Vous ne croyez pas au multiculturalisme ?

B.L. Je crois à la blédardisation.

R.L. (Rires) Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

B.L. Le multiculturalisme est un mot piégé, comme tous les mots-caramels que l’on nous a mis dans les pattes et qui nous collent aux doigts. C’est la langue de l’ennemi, et cette langue a les lèvres menteuses. Regardez Paris, Marseille, Londres, mais aussi Carcassonne, Libourne ou Châtellerault : vous n’y trouverez pas plus d’enrichissement culturel que de beurre en branche… Ce qui existe, c’est une coranisation des rues, une colonisation des mœurs et une blédardisation des esprits. Ce qui existe, c’est un type de population qui impose ses mots et ses moutons aux indigènes théoriquement dominants, mais que la civilisation, la politesse, le savoir-vivre, mais aussi la tradition chrétienne de l’accueil et de la charité, et peut-être davantage le confort, les RTT, la retraite, et plus encore la peur et la XVIIe Chambre, ont rendu faibles, mous et lâches. Les mots menteurs, fabriqués avec la pression morale antiraciste, les ont anesthésiés… Regardez comme je tourne moi-même autour des mots pour ne pas avoir à prononcer celui d’islam, sans lequel, pourtant, on ne peut rien comprendre à la France, à l’Europe et au monde d’aujourd’hui…

Nous subissons depuis plusieurs années des attentats islamiques, nous avons même vu l’apparition d’un terrorisme de proximité fondé sur des égorgements rituels : ce sont ces attaques au couteau dont Mme Lapix et M. Delahousse nous disent aussitôt qu’ils n’ont rien à voir avec l’islam et qu’ils sont le fait de « déséquilibrés »… [Tandis que je relis mes réponses aux questions de R. L., le journal régional annonce, à Trappes, un nouvel égorgement rituel, une « attaque au couteau », dit le journaliste : un certain « Kamel S. », « fragile psychologiquement selon des témoignages », a tué deux femmes.] Et nous, que faisons-nous ? Des marches blanches avec des ballons… Ces images de gens qui déposent sur les lieux du massacre bougies, oursons et cœurs roses découpés dans du carton, ça me donne envie de hurler… Je n’en peux plus de les voir, aussi rituels que les crimes, faire entrer toute l’obscénité du monde dans leurs peluches… C’est ça, ce que nous sommes devenus ? Pour une intoxication alimentaire dans une cantine du Loiret, provoquée par trois magrets, on est capable, sans aucun remords, de tuer des élevages entiers de canards, et d’oies aussi, on ne sait jamais, principe de précaution, de remonter les filières, de trouver les responsables et de punir les coupables. Pour un allachnikov qui vide son chargeur sur une terrasse, on va acheter un ours en peluche, parce que c’est-pas-ça-l’islam.

R.L. L’islam, ça vous obsède…

B.L. Il faut être sacrément autruche soi-même pour ne pas en être obsédé… Est-ce que l’islam, lui, n’est pas obsédé par moi, par la conquête et la soumission de mon pays ? Et pourquoi on ne pose pas la question de l’obsession aux musulmans ? « Dites-moi, Kevin-Mouloud, vos histoires d’animaux impurs, de voilage intégral, de barbes salafisantes, d’égorgements rituels et de femmes à qui vous ne voulez pas serrer la main, vous ne trouvez pas ça un peu obsessionnel ? »

Oui, j’en suis obsédé, et j’en veux aux autruches de n’en être pas obsédées autant que moi.

R.L. Vous savez où ça vous range, politiquement…

B.L. Oui, mais tout ça, c’est encore la langue et les idées de l’ennemi… La « politique », au sens où on l’entendait quand je suis né, c’est-à-dire la « gauche », la « droite », le « communisme », le « nationalisme », ça n’a plus aucun sens, c’est mort avec René Coty, les corsets à baleine et les autobus à plateforme.

R.L. La politique n’existe plus ?

B.L. Est-ce qu’elle existait pendant la résistance ? Oui, bien sûr : elle était d’ailleurs plutôt de gauche et elle était à Vichy ; non, évidemment : « la synagogue et la cagoule » étaient à Londres, à Lyon, dans le Vercors, ailleurs encore… Oui, bien sûr, la politique existe, aujourd’hui : il y a toujours des partis, et des programmes, et des Vichy ; non, évidemment : le courant patriotique va toujours de la synagogue à la cagoule…

Deux camps s’affrontent : les hors-sols ultra-mondialistes favorables à la grande délocalisation des esprits, des cœurs, des corps, des magrets et des usines ; et, en face, quelques indigènes qui freinent de tous les fers de toutes les semelles de tous leurs pieds pour empêcher ce broyage formidable de l’homme et de l’animal, où toute forme d’identité sera concassée, où, au sortir de la yaourtière universelle, l’homme pourra devenir une femme, un animal une machine et une machine un homme. « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa-Lafourcade s’éveilla transformé en une véritable vermine, ou en Marlène Schiappa… »

R.L. Ces deux camps, ce ne sont pas la gauche et la droite ?

B.L. Pas du tout. Ces deux camps traversent tous les courants politiques : les apologistes de la yaourtière, ça va de Mélenchon à Kosciusko-Morizet ; et les indigènes anti-colonialistes, ça va de Riposte Laïque à Présent, c’est-à-dire des laïcs de gauche aux catholiques de droite.

La vraie différence est celle du rapport de forces, évidemment, qui est, de très loin, en faveur du yaourt. Or, justement, c’est aussi notre chance : à force de bénéficier de toutes les complicités politiques, médiatiques, associatives, juridiques, nos ennemis ont écœuré tout le monde. Peut-être un sursaut viendra-t-il de cet écœurement ?

R.L. Vous y croyez ?

B.L. Non, mais je ne veux pas désespérer Billancourt. J’y crois d’autant moins que tout le monde est, j’en suis sûr, conscient de ce qui arrive, et que la majorité de la population l’accepte. Ça rentrera comme dans du beurre Bertolucci. Beaucoup de femmes, par exemple, qui partagent avec certains musulmans la haine du Blanc, désirent en finir avec la France. Non, je ne crois pas à un sursaut. Je crois que la mort continuera son travail, en toute tranquillité.

R.L. Vous savez ce que l’on dit, dans certains milieux, que la guerre civile a été voulue, que des forces obscures sont à l’œuvre pour provoquer le chaos, et au bénéfice de quoi, de qui, hein, je vous le demande… Bref, avec votre discours, on vous accusera de croire au complot…

B.L. On ne m’accusera de rien du tout : tous les gens ne sont pas des journalistes de gauche…

R.L. C’était une façon subtile de vous amener à parler du complotisme, qui est un des thèmes de votre roman…

B.L. Ah… La subtilité et moi n’habitons pas au même étage…

Le complotisme est une des malfaisances résultant du mélange de deux éléments sains : l’information et l’esprit critique. Les élèves y sont très sensibles : toute la mouvance dieudoraliste les y a conduits. Vous aurez du mal à trouver un adolescent capable de dater la bataille de Valmy, et autant à en trouver un qui ne connaît pas les « illuminatis », et même Les Protocoles des Sages de Sion… J’en ai fait l’expérience : c’est tout à fait stupéfiant. Il y a trente ans, ces absurdités, ça n’intéressait que les fanatiques d’Henry Coston… Mais depuis, Dieudonné et Soral sont passés par là… On n’imagine pas le mal fait par ce satanique duo.

Pour le dire simplement, le complotiste a la haine du hasard ; il a le démon rationaliste et la folie explicative ; il élimine les aléas, trouve des raisons, forcément cachées, et qui se résument à une seule : Israël. L’antisémitisme a resurgi en une génération d’une façon absolument spectaculaire. J’en donne quelques exemples dans mon roman… Je n’aurais jamais cru la chose possible, aussi vite. Je n’aurais jamais cru que le sur-moi que constituait la Shoah s’effondrerait à la vitesse des Tours Jumelles – puisque c’est aussi avec les attentats du 11-Septembre que cette fièvre s’est réveillée.

J’ai publié cette année un livre intitulé Les Nouveaux Vertueux : sur Amazon, le premier commentaire sur ce livre est d’un complotiste antisémite. Le complotiste antisémite, c’est très facile à reconnaître : il vous dit que ouais, c’pô mal, comme analyse, c’est mieux que rien, mais ça va pas assez loin, ça reste à la surface, l’auteur doit être juif, ou lâche, ou bête, les effets l’indignent mais les raisons lui échappent, et là il cite Bossuet, avec six fautes d’orthographe… À part ça, le type a peu de choses à reprocher aux musulmans : c’est-pas-ça-l’islam.

Dans l’imagerie, l’obscurantisme est lié à l’irrationnel ; dans la réalité, il n’est jamais loin de la Raison : il voit les effets, et remonte aux causes, même s’il se trompe sur celles-ci. Il voit la foudre, et l’attribue à la colère divine. Le complotiste pousse ce dévoiement de la Raison – les complotistes dont je parle dans L’Ivraie, inspirés de complotistes réels, sont d’ailleurs des universitaires, des médecins, des scientifiques – et de l’esprit critique à ses dernières extrémités, qui s’appellent le doute systématique, la méfiance. Le complotiste voit les traînées blanches laissées dans le ciel par les avions, les fameux chemtrails, et il en conclut que la CIA déverse des produits pour nous rendre stériles ; ou bien il regarde un planisphère, et il en conclut que la terre est plate, que l’on a inventé que la terre était ronde pour – j’ai oublié les raisons, mais j’imagine que Washington et Jérusalem étaient dans le coup…

Voilà à quoi ont abouti cent cinquante ans d’instruction publique et obligatoire : à l’obscurantisme d’avant Galilée… C’est d’autant plus grave que toutes les disciplines sont touchées par ce faurissonisme : la géographie, je viens de le dire, mais surtout, bien sûr, l’histoire. Il n’y a pas que l’existence des chambres à gaz que l’on nie, il y a aussi des périodes entières : j’ai consacré deux ou trois chapitres de L’Ivraie au « récentisme », par exemple, une théorie qui a décidé que le Moyen-Âge n’avait jamais existé, tout simplement…

(À suivre.)

Jeudi 23 août 2018