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Le retour de Jean Lafargue

St-M

 

Je viens de publier un roman chez un éditeur de ma région. Le roman s’appelle Saint-Marsan, et l’éditeur Terres de l’Ouest. Ceux qui ont lu L’Ivraie reconnaîtront le personnage principal, Jean Lafargue, qui a abandonné son métier provisoire de professeur de français pour s’installer dans son village natal.

https://www.terresdelouest-editions.fr/

https://livre.fnac.com/a13355664/Bruno-Lafourcade-Saint-Marsan

 

Voici la quatrième de couverture :

« Jean Lafargue, quinquagénaire désabusé et écrivain sans succès, revient à Saint-Marsan, en Chalosse. Il renoue avec ceux de sa race ; mais aussi avec des figures tragiques et pittoresques, comme Bernard, le seul ami de sa jeunesse, “qui rêvait de sauter dans la mort comme le para sur Dien Bien Phu”.

Ce village natal, que Jean a fui très tôt, avec l’existence médiocre qui lui était promise, il le trouvait mort, désert. Aujourd’hui, il comprend que c’est à sa désertification, à l’absence de supermarchés, de lotissements, d’usines que le village doit d’avoir survécu, et de ne pas être défiguré, dénaturé.

Or voilà que les autorités se sont mis en tête de le repeupler, de « redynamiser le tissu économique » en y accueillant plusieurs dizaines de migrants. Du curé à l’instituteur, tout le Marsanais s’enthousiasme pour ce projet. Seul Jean s’en inquiète, car “c’est une chose, pense-t-il, que de recevoir, dans une France prospère et conquérante, quelques milliers d’étrangers, conscients de leur chance ; c’en est une autre que d’en accueillir, dans un pays appauvri et déclinant, des centaines de milliers, d’une culture et d’une religion différentes, et qui n’éprouvent pas de reconnaissance particulière pour leurs hôtes.” »

Isbn : 979-10-97150-23-5 – Prix : 15€

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Samedi 9 mars 2019

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Un Hyppolite d’aujourd’hui

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Par un mouvement étrange et contradictoire de l’esprit, on a beau savoir ce qu’ils pensent, on n’en est pas moins éberlué qu’ils le pensent : on n’arrive pas le croire, à l’admettre.

Il y a quelques années, le journaliste et romancier Laurent Chalumeau répondait aux questions de l’animateur de télévision Mouloud Achour. En écoutant cette interview, on est pris entre l’horreur stupéfiée et le fou rire mal contraint, tant l’aveuglement, l’irresponsabilité, le mensonge, le cliché, et, par-dessus tout, la sincérité, y grimpent à des hauteurs que l’on croyait difficiles à atteindre. J’en isole un passage significatif, auquel je n’ai scrupuleusement rien changé et sur lequel je ne peux faire aucun commentaire, tant M. Chalumeau y apparaît comme la figure idéale, presque trop parfaite, d’un Hyppolite d’aujourd’hui.

Mouloud Achour : — Y a un bouquin qu’était sorti en même temps que Kif [un roman de Laurent Chalumeau], et pour moi Kif, c’est l’antidote de ce livre, c’est Le Suicide français d’Éric Zemmour… D’un côté, on avait Éric Zemmour qui nous parlait de la France qui fait peur et qui sera bientôt invivable, et vous, vous parlez d’une France qu’on peut regarder dans les yeux et qui peut faire marrer malgré tous ces petits problèmes de mésentente…

Laurent Chalumeau : — En même temps, faut se méfier parce que moi, je suis un bobo qui vit à Paris intra-muros, je ne vois que les bons côtés de tout dans l’existence… Sur les histoires d’immigration, c’est quelque chose auquel je ne pense jamais, sinon pour m’aviser de la chance que constitue la présence, aujourd’hui, de Français issus de l’immigration de leurs parents ou grands-parents, parce que s’il n’y avait pas des Français rebeus, africains, en France aujourd’hui, je me demande ce que serait la vie culturelle… Bon, déjà, y aurait moins de maisons, parce que c’est leurs parents et leurs grands-parents qui les ont construites, mais surtout la vie culturelle (je ne parle même pas du sport) serait coupée en deux… Ce n’est pas du tout pour dire qu’il n’y a que des enfants ou des petits-enfants d’immigrés qui font des choses intéressantes, mais ils sont quand même nombreux à en faire de très intéressantes. Si on prend le cinéma français et par un coup de baguette magique maudite sont reconduits à la frontière tous les immigrés, ou des descendants d’immigrés plutôt, le cinéma français est moins vivace, subitement… Déjà qu’on a souvent l’impression d’un cadavre qu’il faut réveiller tous les ans à coups de défibrillateur… Là, si on vire les Kechiche, les Debbouze, les Omar Sy… Mais donc le cinéma est mal, la musique j’en parle pas, la littérature… Donc, faut arrêter, pour moi c’est une non-question. On va résumer ça comme ça : quand j’étais petit dans les années soixante, y avait un truc qui traînait (je crois que c’était John Lennon qui l’avait dit) : « La guerre est finie, si vous le voulez », « War is over if you want it »… Il y a déjà longtemps, sans angélisme, sans naïveté, et en vigilance totale vis-à-vis de mes réflexes reptiliens, et forcément euro-centrés de bourgeois français privilégié, j’ai décidé que le racisme ne passerait pas par moi. Racism is over if you want it. Il suffit de le décider.

 

Lundi 22 avril 2019

Bruno Lafourcade, derniers livres parus :

L’Ivraie, roman, éditions Léo Scheer

Saint-Marsan, roman, éditions Terres de l’Ouest

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La dernière mort

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La mort ne les a pas arrêtés. Ils ont bien éprouvé quelque chose au début ; et puis plus rien : c’est votre mère qui est morte, pas la leur – après avoir respecté une période de tristesse convenue, ils se sont remis à faire des blagues, à dire LOL, à mettre des émoticônes à la fin de leurs phrases.

Comme c’est la mort au temps de l’ensauvagement, au temps des tombes profanées et des croix jetées à bas, la mort de votre mère, vos ennemis, « wallah ils s’en balek ». « Tout ça pour de vieux os… » Ceux qui vous haïssent le plus jouissent de vous voir souffrir. La church est dead. Une de moins.

Comme c’est la mort au temps des jeux vidéo et du numérique, vos voisins cherchent à vous rassurer : « On va la faire revivre. On fait des choses très bien avec la reconstruction plastique. » Ils ont l’air sincères. Ils croient vraiment que votre mère n’est pas morte, que les hommes de l’art vont la ressusciter. Un cousin trader a même parlé de « défi », d’« objectif », de « challenge » : « On la reconstruira en cinq ans. » Un trader reste un trader, même dans la mort.

Il y a ceux qui cherchent à vous consoler. Ils organisent une « soirée diapos » avec un vieux Technicolor de Jean Delannoy, sous prétexte que votre mère dans sa jeunesse ressemblait à Gina Lollobrigida. Les pires sont ceux qui ne comprennent pas. Ils voudraient que vous « relativisiez », que vous « preniez du recul », que vous leur expliquiez « votre émotion ». Vous êtes à deux doigts de la cellule psychologique. Au fond d’eux, ils sont d’accord avec vos ennemis : ce ne sont que de vieux os. Ils traitent ça comme un sujet d’économie : « On s’attend à une reprise. » La reprise, pour eux, c’est demain ; la reprise, pour vous, c’est hier : ce sont les chaussettes que votre mère recousait quand vous reveniez de l’école.

Comme c’est la mort au temps du doute légitime, vos amis se demandent si c’est bien un accident, si votre mère n’a pas été assassinée. Vous avez une autre hypothèse : elle s’est tuée. Elle ne voulait plus de cette vie. Elle avait trop vécu, trop enduré. Elle ne méritait pas de finir dans ce mouroir. Elle n’a pas voulu, comme Dominique Venner, faire de son suicide un appel au sursaut : elle a voulu brûler en vous, une bonne fois, tout espoir. Sa mort est l’allégorie, la métaphore, la métonymie de toutes les morts. Après elle, on ne mourra plus : on pourra tuer qui on voudra.

Samedi 20 avril 2019

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Derniers livres parus :

 

L’Ivraie, roman, éditions Léo Scheer

Saint-Marsan, roman, éditions Terres de l’Ouest

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Les Hyppolite

JH

 

Il y a quelques jours, Julia, transgenre de 31 ans, était agressée à Paris, place de la République, pendant une manifestation algérienne contre Bouteflika. Elle a refusé de désigner ses ennemis, des Algériens (peut-être de nationalité française), de peur qu’on les « stigmatise » ; elle a préféré dénoncer ceux qui les désignaient. À présent, elle publie une photo, où on la voit, avec le drapeau transgenre (tout le monde a son drapeau, aujourd’hui), poser avec deux Maghrébins, posant eux-mêmes avec le drapeau algérien. On oublie tout, embrassons-nous, Folleville.

C’est le suicide qui est caché derrière cette photo, et l’idée soralienne de réconciliation – et c’est ici qu’il est bon de rappeler les pages de Julien Freund dans L’Aventure du politique. Entretiens avec Charles Blanchet (Critérion, 1991).

Julien Freund vient d’être admis à l’agrégation de philosophie et se lance à présent dans la rédaction d’une thèse, celle qui deviendra L’Essence du politique (Sirey, 1965, réédité par Dalloz en 2003). En quête d’un directeur, il sollicite, sur les conseils de Canguilhem, Jean Hyppolite. Or, en lisant le travail que Freund lui a envoyé, Hyppolite tombe sur la phrase qui en constitue le cœur, ou, selon le mot de Freund lui-même, le nerf, qui heurte et contredit chez Hyppolite les convictions les plus profondes : « Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi ».

— Je suis socialiste et pacifiste, rétorque Jean Hyppolite, qui dès lors refuse d’accompagner le doctorant.

Freund écrit alors à Raymond Aron, et lui demande s’il accepterait de prendre la succession d’Hyppolite. Aron accepte, Freund achève son travail, et le soutient le 26 juin 1965. Aron a choisi les membres du jury, parmi lesquels Jean Hyppolite. Un dialogue s’engage alors entre celui-ci et le thésard, le premier revenant sur son opposition au nerf de la démonstration du second.

Jean Hyppolite : — Reste la catégorie de l’ami-ennemi définissant la politique. Si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à cultiver mon jardin.

Julien Freund : — Vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin.

Jean Hyppolite : — Résultat : il ne me reste plus qu’à me suicider.

Raymond Aron, à Jean Hyppolite : — Votre position est dramatique, et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales.

Cet épisode et ce dialogue sont, dans leur simplicité, hautement significatifs, éclairant parfaitement notre époque, mesurant précisément le divorce entre les camps, plus actuels et affrontés que jamais, de Jean Hyppolite (ou de Julia, de Soral, etc.) et de Julien Freund.

Tout repose donc sur la question de l’ennemi, fausse pour Jean Hyppolite, fatale pour Julien Freund. Le premier la refuse : « Je suis socialiste et pacifiste » ; autrement dit : il n’y a pas, en politique, d’ennemi en soi. Le second la tient pour le fondement de toute politique : « Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi » ; et celui-ci existe tellement qu’il s’impose même à qui le refuse. Pour Hyppolite, l’ennemi n’existe que si nous le souhaitons : il suffit de ne pas en vouloir pour ne pas en avoir. Chez Freund, l’ennemi ne dépend pas de notre volonté : ce n’est pas nous qui le désignons, c’est lui qui nous désigne, et il nous désigne en tant qu’ennemi ; c’est un aveuglement que de le nier. Il s’agit d’un principe passif, pour celui-là ; actif, chez celui-ci. Si c’est l’ennemi qui définit la politique, et s’il s’impose à moi, malgré moi, « il ne me reste plus qu’à cultiver mon jardin », conclut Hyppolite, c’est-à-dire à me démettre ; il vous obligera plutôt à vous soumettre, lui répond Freund, il vous traquera et vous ne lui échapperez pas. « Je me tuerai plutôt », assure Hyppolite.

La politique est une tension où un ennemi me choisit pour être son ennemi. Si par angélisme, je refuse ce rôle, je serai poussé au suicide ; si par réalisme, je l’accepte, je pourrai survivre. Mais, quel que soit le camp que j’aurai choisi, je resterai toujours l’ennemi, puisque j’ai été désigné comme tel, dont le statut et la dynamique ne dépendent pas de moi.

 

Vendredi 12 avril 2019

 

L’Essence du politique, Julien Freund, Dalloz (2003) :

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Bruno Lafourcade, derniers livres parus :

L’Ivraie, roman, éditions Léo Scheer

Saint-Marsan, roman, éditions Terres de l’Ouest

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Les vases non-communicants

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« Ce que vous dites des médiathèques avec leur folklore ludique est la triste vérité », m’écrit un lecteur, à propos du texte intitulé « Josyane Chauquet ». Il distingue cependant les « bibliothèques territoriales » et les « bibliothèques universitaires » ; bien que celles-ci soient « en passe d’être contaminées », elles résisteraient au « divertissement obligatoire ».

Ce lecteur travaille lui-même « dans le secteur histoire, droit, sciences économiques » d’une bibliothèque universitaire ; et il me donne, en exemple de cette « résistance » au ludisme, une exposition consacrée à la meurtrière bataille de la Hardt, pendant la libération de l’Alsace, en 1944. « Nous avons exposé, à la stupéfaction générale, des mortiers de 80, des uniformes de la Wehrmacht et de la première armée du général de Lattre. » En un mois, continue-t-il, il y a eu « des milliers de visiteurs », et une conférence de Jacques Gouvier, un historien, a eu un succès fou : « L’amphi était plein ! » Il voit dans cette réussite la « preuve qu’on peut faire autre chose que des concours de tricot ou des essayages de kimonos […] : les générations qui arrivent n’adhèrent pas forcément au ludique et autres joyeusetés divertissantes ».

Sans doute, mais l’idée de « fêter le livre » s’étend bien au-delà du ludisme infantile, qui n’est lui-même qu’un département de « l’animation culturelle ». L’exposition qu’il a préparée, si sérieuse et passionnante qu’elle fût, et elle devait l’être, correspond à la même volonté de retirer au livre sa spécificité, qui tient au silence, à l’étude, à la méditation, qui ont pour ennemi, précisément, l’« animation ». Pourquoi une bibliothèque doit-elle proposer des « animations » ? Pour attirer à elle « des milliers de visiteurs », pour que les « amphis soient pleins ». Mais le livre n’a besoin de personne : il se suffit à lui-même – il lui faut seulement du silence, si possible un bon fauteuil ou un bureau, et le moins d’« animation » possible.

J’ai bien conscience que ce que je dis est contestable, et même contradictoire, et a contre lui des quantités d’arguments, avec lesquels je serais sans doute d’accord. Mais, d’abord, chaque fois que je vois une affiche annonçant une exposition sur « Montherlant et les taureaux » ou « Jean Giono au cinéma » (je prends les exemples qui me viennent), je me dis que c’est pour ne pas avoir à lire Montherlant ni Giono. Ce sont des illustrations : elles ont leur utilité, elles sont souvent passionnantes, mais dans l’idéal elles ne sauraient être que secondaires ; or il n’est pas sûr qu’elles se contentent de cet emploi, on peut même se demander si, de secondaires, elles ne deviennent pas l’essentiel.

Surtout, il y a une confusion entre deux vides totalement opposés, celui des hommes et celui des livres, et l’on croit combler le premier avec le second. Le premier, celui des hommes, est aussi celui du temps : c’est un désœuvrement contemporain, que ne connaissaient pas les paysans d’autrefois, un désheurement d’employés du tertiaire, de salariés en RTT, de retraités de la fonction publique, d’enfants en vacances, tous ces gens à « occuper », et pour lesquels les villes doivent développer une « politique culturelle », qui s’appuie sur de « l’animation », des expositions, des conférences. Le second vide est celui des livres et celui du silence, de l’étude et de la méditation. Il ne demande pas qu’on l’« occupe » : ce n’est pas un vide temporel. Or, précisément, si ces deux vides sont ennemis, c’est que le premier est un temps à combler, et le second un silence à respecter : en espérant guérir le premier avec le second, on ne soigne pas le premier, et on tue le second.

 

Lundi 8 avril 2019

 

Bruno Lafourcade, derniers livres parus :

L’Ivraie, roman, éditions Léo Scheer

Saint-Marsan, roman, éditions Terres de l’Ouest

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Josyane Chauquet

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La médiathèque, avec son toit d’usine, m’a inspiré celle de Vitrac-les-Saligues, dans L’Ivraie. Une quinzaine de lecteurs m’y attendaient, qui étaient essentiellement des lectrices, la plupart très âgées.

— Tout ça ! s’est réjoui le responsable. D’habitude, c’est moins.

L’auditoire était assis en arc-de-cercle devant trois chaises où les deux bibliothécaires et moi-même nous sommes « assis », ou nous nous sommes enfoncés, plutôt, ce qui m’a permis de me faire cette remarque : jadis, les fauteuils étaient beaux et inconfortables, avec leur dos et leur assise droits ; naguère, ils étaient laids et confortables, avec le dos et l’assise épousant le corps ; aujourd’hui, ils sont laids et inconfortables, avec un dos et une assise qui ne soutiennent plus rien, où l’on glisse, de sorte que l’on ne sait pas comment se tenir sans avoir l’air de se vautrer – fin de l’à part soi.

La bibliothécaire m’avait envoyé les questions : je m’y étais donc préparé ; mais j’ai « tempéré » certaines réponses, ou je les ai « déroutées », par envie de simplifier, ou par crainte de passer pour un provocateur. Certaines des réponses que j’ai données sans être mensongères étaient réductrices, comme l’auraient d’ailleurs été celles que j’aurais voulues faire initialement, bien qu’elles eussent été plus près de la réalité.

— Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’avais envie de répondre :

— Les femmes : elles lisent plus que les hommes, ça me paraissait donc un bon moyen d’en rencontrer. Aujourd’hui, je m’inscrirais sur Tinder.

Mais j’ai répondu :

— La lecture.

Ce n’est pas faux, mais on voit bien que la vérité, ce n’est pas la République : elle n’est pas une et indivisible.

— Y a-t-il une bonne et une mauvaise littérature ?

— La « littérature » est le nom générique donné aux livres consacrés par le passé, le génie des auteurs et l’art du temps. Il n’y a donc qu’une « littérature », et elle est forcément « bonne ». Pour l’époque contemporaine, il ne peut y avoir de « littérature », par définition : il n’y a que des livres, dont le temps seul dira s’ils méritent d’être appelés « littérature ».

Ici, il y a eu le sempiternel débat stérile où il s’agit de savoir si « les jeunes » lisent, et s’il faut considérer la bande dessinée comme de la littérature.

— Que pensez-vous de l’autofiction ? Et du pamphlet ? Est-ce que vous vous rangez dans ces catégories-là ?

— J’écris des livres que je voudrais réalistes, qui s’attacheraient à décrire le monde tel qu’il est, en y apportant une touche personnelle : méchante, drôle, désabusée ou mélancolique. J’aime beaucoup l’autofiction, qui est un genre tout à fait particulier, qui colle parfaitement à l’époque, comme j’aime généralement tous les types de livres autobiographiques. Mais je ne peux pas dire que mes livres s’inscrivent dans ce genre-là. J’ai en revanche un tropisme vers le pamphlet : j’aime l’attaque. Je ne comprends pas le labrador, par exemple, que j’ai toujours vu comme un chien incomplet : comment un chien aussi beau peut ne pas savoir se battre, se défendre, montrer les crocs ? De la même façon, j’ai tendance à trouver qu’un auteur qui n’attaque pas n’est pas complètement écrivain.

On en a profité pour me demander « qui j’aimais, comme écrivain ». J’ai cité Olivier Maulin, Nicolas Fargues, Richard Millet, Renaud Camus.

— Et Patrice Jean.

Ici, hénauuuuuuurme propagande en faveur de la littérature johannique (il faut que je demande à Jean-Pierre Montal un pourcentage sur les ventes du Surnuméraire et de Tour d’ivoire).

Le bibliothécaire a noté le nom de l’éditeur, celui de l’auteur et le titre de ses livres.

— Et il accepterait de venir ?

— Bien sûr ! Il faut seulement lui payer le billet de train !

— Il vient de loin ?

— Boooooh, non, il habite à côté : en Loire-Atlantique…

C’est quand on m’a demandé de résumer L’Ivraie que j’ai fait connaissance avec le lecteur hyper-démocrate, dont je parle souvent sans l’avoir jamais rencontré physiquement. Il avait pris l’apparence d’une dame de quatre-vingts ans. Elle m’a dit tout de suite à quel point le héros, Jean Lafargue, était décevant :

— Il abandonne cette fille, comment elle s’appelle…

— Noria…

— Il ne lui dit rien, il la laisse comme ça et s’en va ! Ça m’a fait mal au cœur pour elle, parce que moi j’ai pensé à ma petite fille…

— Je suis d’accord : c’est une ordure.

Par principe, je n’attaque jamais les vieilles dames et leur donne toujours raison.

— Je dois quand même préciser que je suis nettement pire que lui : c’est un modéré, et je n’aime pas les modérés.

Mais ça n’a pas arrêté la dame, qui m’a encore dit que l’on n’avait pas le droit d’abandonner les enfants comme ça. Elle a conclu en disant que mon roman était « trop triste », « trop désespérant », « trop noir ». Là, évidemment, j’ai tout de suite pensé à Patrice Jean, et à ce qu’il dit de l’optimisme, notamment dans Tour d’ivoire. Mais je dois dire que cette dame était une exception : la majorité de l’auditoire (fort d’une quinzaine de lecteurs, je le rappelle) n’avait pas l’air de trouver le personnage « lâche » ni le récit « trop noir ».

On a lu l’extrait de L’Ivraie consacré à Josyane Savigneau, avant de me demander ce que je pensais de l’édition et de la critique littéraire.

— Je regarde le monde de l’édition, de la critique, et plus généralement le monde du livre, et le livre lui-même, comme des instruments de propagande, à l’image des journaux, de la télévision ou de l’enseignement ; mais c’est le monde ancien, un monde qui s’éteint, un monde demi-mort, un monde-zombi : les éditeurs ne vendent plus rien, les critiques écrivent dans le vide et les lecteurs lisent Harry Potter. Le livre continuera, ailleurs, avec un nombre de lecteurs réduit mais réel. Ce monde ancien doit mourir, et il mourra : je ne le regretterai pas. Il a passé son temps à trahir, à truquer, à tricher. Je n’en ai jamais fait partie, et je le regarderai crever de loin, mais non sans plaisir. Une librairie qui ferme, c’est un esprit qui s’ouvre. C’est comme un journal qui fait faillite : ça ne peut que me réjouir.

C’est ce que j’avais eu l’intention de dire, et c’est ce que j’ai dit, en dehors de la fin. Nous en avons profité pour évoquer les bibliothèques, qui ont suivi la même pente que tout le reste, c’est-à-dire la « mise en fête », comme on dit « la mise en bière », du livre. Il y a eu un changement très net, ai-je dit, quand elles sont devenues des médiathèques, avec ordinateurs, rayons de DVD, skatepark à la sortie, et à l’entrée distributeurs de boissons garanties sans lactose. Naguère encore, on n’y trouvait que du silence et des lecteurs ; aujourd’hui, on y trouve des vigiles, du bruit et des adolescents qui jouent à Warcraft. Dans les médiathèques actuelles, c’est tous les jours la « fête » du livre, et carnaval toute l’année : on renverse le livre pour mettre le lecteur sur le trône. Le lecteur est un client, il est donc roi : on tue le livre en le « fêtant », c’est-à-dire en fêtant le roi.

Ici, j’ai pris pour exemple l’hallucinante affiche « Vivre le musée », la publicité lyonnaise du Musée des Beaux-Arts : on y voit un jeune homme noir, tout sourire, la casquette à l’envers, se prenant en selfie devant Nave Nave Mahana de Gauguin. J’ai imité le geste idiot du selfieur en disant que c’était évidemment la célébration du selfieur et non de Gauguin.

À ce moment-là, une trentenaire, muette jusqu’à présent, a pris la parole :

— Mais ce selfie, il va être « relayé », on ne sait pas ce qu’il va devenir, ça va peut-être donner envie à quelqu’un d’aller voir l’expo…

Puis son visage a changé, et, légèrement tourné vers l’assistance, a tenu à montrer à quel point il était scandalisé :

— Je vous écoute depuis tout à l’heure, là, et je suis très choquée par ce que vous dites… Il faut s’ouvrir, quoi, vous êtes trop fermé…

Je suppose qu’elle allait parler de « tolérance » et de « respect des différences », mais elle a été coupée par ses voisines, qui l’ont gentiment remise à sa place. Elle a répété :

— Je suis très choquée.

Les connes sont souvent choquées. La femme intelligente se contente de rire.

Tout est devenu un peu confus, et finalement la révoltée a conclu par le cliché, la version laïque du « pas d’amalgame » :

— Faut pas généraliser.

J’aurais voulu lui dire que rien dans le monde ne se pensait sans généralités, et que c’était également le cas dans le roman, qui propose des types humains à partir de héros singuliers : si Oronte, Rubempré, Péloueyre, Cripure, Fleurier ou Le Chenadec sont si justes et si vrais, c’est qu’ils ne sont pas seulement des individus mais des archétypes.

— Hé ! Poquelin, toutes les filles sont pas des Célimène, faut pas généraliser : je suis choquée.

Josyane Chauquet, appelons-là ainsi, est d’ailleurs elle-même un type humain – une des formes de la lectrice hyper-démocrate. Et puis l’affiche « Vivre le musée » me donne raison : elle « généralise » en s’adressant à un type d’individus (disons le banlieusard, pour le dire simplement) – c’est lui, le métis à casquette à l’envers, que l’on veut attirer dans les musées.

En fait, désormais, à cette question, je répondrai par cette autre :

— Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’il ne faut pas généraliser ?

Je ne sais pas si l’on aura l’honnêteté de répondre que la « généralité », c’est la discrimination.

Il fut encore question de l’humour, du bruit, du désespoir, du succès, des prix littéraires. L’ambiance était chaleureuse, et l’auditoire, mis à part Josyane Chauquet, et, plus tôt, la dame qui avait mal au cœur quand on abandonnait les enfants, bienveillant – mais j’ai pensé, malgré tout : quelle chance de ne pas publier de livres ! on s’épargne l’horrible privilège d’avoir des lecteurs (mais je ne veux pas généraliser).

 

Dimanche 7 avril 2019